Leçons d’Ukraine

Vladimir Poutine ne craint pas de passer pour antipathique et brutal. Au contraire. Alors qu’on lui demandait un jour si les histoires autour de sa supposée adolescence de voyou dans les rues de Leningrad à la fin des années 1960 n’étaient pas un peu exagérées, il s’est offusqué et les a au contraire fièrement revendiquées : « Oui, oui, j’étais un voyou ! »

Mercredi dernier, sa guerre d’Ukraine venant d’entrer dans son troisième mois, le voyou en question a accepté de recevoir au Kremlin le secrétaire général de l’ONU, le discret António Guterres. Il ne lui a rien concédé, si ce n’est, peut-être, quelques évacuations de civils à Marioupol.

Le vrai « cadeau » est arrivé le jour d’après, lorsque son armée a envoyé des missiles au centre de Kiev… au moment précis où Guterres s’y trouvait. Manifestement pour humilier son interlocuteur et montrer à quel point l’ONU est inutile et inefficace.

On peut se demander ce que M. Poutine pense avoir gagné en se faisant encore un autre ennemi. António Guterres avait pourtant fait attention, tout en déplorant et en dénonçant cette guerre, à ne pas faire de déclarations susceptibles de braquer directement l’homme du Kremlin.

Poutine n’en a pas manqué une depuis le début.

Il croyait que les russophones d’Ukraine accueilleraient l’armée russe comme libératrice. Dans les villes très russes que sont Kharkiv et Marioupol, la résistance a été féroce. Idem à Odessa, où l’on attend l’armée russe de pied ferme… si jamais elle osait ou pouvait pousser jusque-là.

Personne n’a fait autant que Poutine pour unifier la nation ukrainienne, longtemps indéterminée, incertaine et divisée. Ce peuple aspire aujourd’hui à devenir tout ce que n’est pas la Russie, et que la Russie veut l’empêcher d’être : démocratique, européen, pro-occidental… antirusse.

Tablant sur la division des Occidentaux, Poutine a provoqué le résultat contraire, les poussant à dépenser toujours plus pour soutenir la résistance. Joe Biden s’est engagé à engloutir des dizaines de milliards dans l’effort de guerre de l’Ukraine, auquel Washington s’identifie aujourd’hui à fond… ce qui n’était absolument pas le cas au début.

Cette semaine, les pays européens pourraient décider d’un embargo sur le pétrole russe. Certes, la question reste ouverte de savoir combien de temps pourra continuer un tel appui, si cette guerre devait durer des mois, voire des années.

On peut se demander de façon ironique (mais sérieuse) si Poutine va continuer de fournir aussi régulièrement à ses ennemis, par ses provocations et son escalade, de bonnes raisons de continuer.

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Le 24 février, personne n’aurait pourtant parié un kopeck sur Zelensky, ni sur une guerre qui tournerait aussi mal pour Moscou.

Beaucoup espéraient une issue rapide qui aurait permis de négocier certaines concessions ukrainiennes (Crimée, Donetsk, Louhansk), tout en maintenant les sacro-saintes fournitures de gaz et de pétrole russes… et peut-être même de lever une partie des sanctions. Dans la dernière semaine de février, on pouvait trouver bien des politiciens influents à Berlin et à Rome, et même à Paris ou à Washington, prêts à pousser en ce sens.

Preuve que Zelensky n’était pas le jouet des Occidentaux : sa première action, au lendemain de l’agression, a précisément été de résister à ces tentations d’un « règlement » rapide… après une défaite éclair largement anticipée.

Il a repoussé avec force l’offre de Washington de prendre un avion et de quitter le pays. C’est bien lui, avec le peuple ukrainien traversé par un spasme existentiel inouï, qui a forcé les Occidentaux à le soutenir. Et non pas l’inverse : le supposé « pion » poussé à la confrontation par les vilains « va-t-en-guerre » otaniens, comme le soutiennent la propagande russe et ses relais occidentaux antiaméricains.

Les Ukrainiens armés par l’Occident vont-ils poursuivre leur « miracle de la steppe » ? L’armée russe pourrait-elle aller jusqu’à perdre complètement la guerre au sol ? Un Poutine acculé sortira-t-il ses armes chimiques et nucléaires ? Nul ne le sait. Mais le miracle est déjà là.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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