L’école au coeur de la bataille électorale américaine

Difficile d’ignorer que les États-Unis sont en année électorale. Le Texas a ouvert le bal des primaires le 1er mars dernier, avec pour horizon les élections du 8 novembre.

Les enjeux sont grands : dans six mois, le contrôle de la Chambre des représentants et, éventuellement, celui du Sénat sont dans la balance. Au niveau fédéré, les élections législatives pour 88 chambres dans 46 États coïncident aussi avec 39 élections pour le poste de gouverneur. Auxquelles il faut ajouter celles des procureurs, juges, contrôleurs généraux, secrétaires d’État et commissaires scolaires.

Or, dans la foulée de guerres culturelles exacerbées par deux années de pandémie, l’éducation est devenue un chiffon rouge que certains politiciens et activistes utilisent pour exciter un électorat frustré, abreuvé de théories marginales qui sont banalisées au fur et à mesure que des élus se les approprient.

Les écoles sont depuis longtemps dans le champ électoral. En attestent les âpres débats autour du besoin de les sanctuariser ou, au contraire, d’armer les enseignants de fusils (selon le Giffords Law Center, la moitié des États les autorisent dans les écoles primaires et secondaires). Ou encore les controverses entourant les manuels scolaires quand il s’agit d’enseigner (ou pas) l’histoire de l’esclavage et l’évolution des espèces.

Et si Harry Potter a été banni de bibliothèques scolaires il y a 20 ans, il figure encore dans le palmarès des livres qui y sont les plus restreints ou prohibés . Il côtoie plusieurs centaines d’ouvrages, dont La servante écarlate de Margaret Atwood, Maus d’Art Spiegelman, The Hate U Give d’Angie Thomas, ainsi que Captain Underpants de Dav Pilkey. Leur sont reprochés leurs propos crus, la mise en cause des structures ou des valeurs traditionnelles ou des discussions autour des identités LGBTQIA+.

Au cours de l’année qui vient de s’écouler, selon le décompte de PEN America, plus de la moitié des législatures ont présenté des lois qui encarcanent l’enseignement, du primaire au postsecondaire, en arguant du besoin de réduire « l’endoctrinement des enfants » et en proscrivant des concepts jugés controversés dans l’enseignement de l’histoire, des questions raciales ou des concepts de genre. Au point où, dans son rapport, l’organisation de défense de la liberté d’expression parle de « bâillons pédagogiques ».

Ce n’est pas un hasard si les élections scolaires américaines sont devenues concurrentielles et abondamment financées. Et si les réunions de commissions scolaires sont, elles, devenues des lieux d’affrontement.

Cela a d’ailleurs pris une tout autre tournure lorsqu’en octobre dernier, des membres de l’organisation antigouvernementale People’s Rights ont poussé une commission scolaire de Portland débattant des vaccins à poursuivre ses travaux en ligne. Ou en novembre, lorsque des miliciens des Proud Boys se sont présentés à la réunion de la commission de New Hanover, en Caroline du Nord, où se discutait le port du masque en classe. Ou encore à une réunion du district scolaire de Downers Grove, à Chicago, qui portait sur un livre évoquant les questions LGBTQ. Des tensions telles, explique PEN America, qu’il faut parfois renforcer la sécurité de ces réunions.

Le débat va désormais au-delà d’un surinvestissement postpandémique de parents-drones. Petit à petit, des théories marginales imposant le besoin de « protéger » les enfants de la « perversité » d’adversaires liés à « des cercles pédophiles » gagnent du terrain. Et la rapidité avec laquelle elles se normalisent tient à trois raisons.

D’abord, une raison sociologique. Richard Hofstadter l’avait établie en 1964 : il existe dans la psyché américaine une propension à la paranoïa, que la droite radicale américaine a souvent embrassée dans son histoire et qui, pour lui, culmine avec le maccarthysme — époque à laquelle il écrit son opus. Les mécanismes que développe cette frange radicale en phagocytant le mouvement conservateur sont d’une acuité saisissante.

Ensuite, une raison politique. En juillet 2021, dans le New Yorker, Benjamin Wallace-Wells fait le portrait du militant conservateur Christopher Rufo. Avec candeur, ce dernier explique qu’en cherchant à définir l’opposition à l’évolution générée par la mort de George Floyd, il a testé plusieurs concepts. Laissant de côté la cancel culture (pas très opérationnelle) et la notion de woke (fourre-tout), il a opté pour le « vilain parfait » : la critical race theory, qui porte une connotation péjorative dans ses mots mêmes, tout en ayant l’avantage d’avoir été définie par ceux qu’il veut clouer au pilori. Bâtie artificiellement sur le détournement d’un concept théorique, la partition républicaine évite ainsi les fausses notes.

Enfin, la dernière raison est électorale. Aujourd’hui, les gouverneurs du Texas et de la Floride se livrent une compétition larvée dans une surenchère éducationnelle… car leur véritable objectif n’est pas seulement leur réélection en 2022, mais les primaires (présidentielles) de 2024. Ainsi, Rick Scott, au Texas, s’attaque à la « pornographie dans les écoles » en menaçant de poursuite tout éducateur qui exposerait un enfant à des contenus inappropriés. Or, sa définition inclut toute référence, par ricochet, à la communauté LGBTQ.

C’est aussi dans cette optique qu’agit le gouverneur floridien Ron DeSantis. Avec la loi surnommée par ses détracteurs « Don’t Say Gay », qui interdit notamment tout enseignement relatif à l’identité de genre jusqu’à la troisième année du primaire, il vise ouvertement les enfants et les familles LGBTQ. C’est cette loi que Disney a dénoncée en appelant à son retrait. Et c’est à cette intervention que DeSantis a réagi en révoquant le statut fiscal particulier de l’entreprise.

La table est mise pour les élections de novembre prochain, sur fond d’accusations républicaines de moins en moins voilées de sexualisation et d’endoctrinement des enfants par les démocrates, avec les risques que cela comporte — il suffit de penser au « Pizzagate ».

Mais pour certains, il faut croire que le cycle électoral justifie de partir en guerre contre Mickey Mouse. Même aux dépens des enfants.

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