Changer de peuple?

Ouf ! Les chars russes ne défileront pas sur les Champs-Élysées. Pour une troisième fois en deux décennies, les forces démocratiques auraient donc courageusement repoussé le fascisme et l’extrême droite. C’est du moins ce que l’on pourrait croire à la lecture d’une certaine presse hexagonale qui n’avait pas hésité à associer aux opposants à Marine Le Pen la mémoire du résistant Jean Moulin, mort après avoir été torturé par la Gestapo. Heureusement, les brevets de résistance sont aujourd’hui décernés sans craindre ni les balles ni la torture. Il suffit de dénoncer la « bête immonde » sur Twitter.

Trêve de plaisanteries, car il n’y avait rien de drôle à voir la France se réveiller lundi dernier avec la gueule de bois. Cela se lisait sur tous les visages. Ceux des partisans d’Emmanuel Macron, qui n’avaient pas le cœur à célébrer leurs prouesses. Ceux des partisans de Marine Le Pen, qui tentaient vainement de maquiller en victoire une humiliante défaite.

Certes, techniquement, avec 58 % des voix, Emmanuel Macron est élu, et même très bien élu. On connaît bien des chefs d’État qui lui envieraient une telle majorité. Quant à l’abstention, elle a beau atteindre des records sous la Ve République (28 %), elle demeure à un niveau dont se féliciteraient une majorité de démocraties pourtant exemplaires.

Alors, d’où vient le malaise ? Si l’on peut facilement comprendre ceux qui ont voté contre une candidate qui n’a pas vraiment le niveau et dont le programme est profondément bancal et incohérent, force est de constater qu’en rejouant cette ridicule mascarade antifasciste qui consiste à « faire barrage », la France a évité tous les débats de fond et n’a rien choisi du tout. Au terme de ce tour de prestidigitation que fut cette campagne atone, le pays se retrouve donc avec un président qui n’a pas le moindre mandat et qui risque pour l’essentiel de naviguer à vue en attendant la prochaine tempête.

On cherche en vain les consensus qui permettraient au président d’indiquer un cap. Même la proposition phare de son programme maigrelet qui consisterait à porter l’âge de départ à la retraite de 62 à 65 ans semble sortie du chapeau d’un illusionniste. La majorité des Français y est opposée. Troisième force politique du pays, la gauche radicale de Jean-Luc Mélenchon (LFI) veut même ramener cet âge à 60 ans !

Même chose pour l’immigration, un sujet crucial sur lequel Emmanuel Macron est aussi largement minoritaire. Elle aurait d’ailleurs atteint des sommets sous son mandat, selon l’Observatoire de l’immigration et de la démographie. Pas surprenant qu’en campagne, le candidat ait tout fait pour éviter le sujet. Les sondages montrent en effet que les Français sont massivement opposés à l’immigration de masse que connaît le pays et dont les conséquences sont à la fois sociales, culturelles et civilisationnelles. À moins d’un miracle, les mêmes frustrations seront toujours là dans cinq ans. Elles n’auront fait qu’augmenter.

Les enquêtes montrent aussi que, sans être le moins du monde antieuropéens, un nombre considérable de Français réclament en Europe plus de souveraineté pour les États. Ce n’est pas un hasard si deux des trois principales forces du pays, le RN et LFI, tiennent des discours semblables à ce sujet. Comment un président européiste chaud partisan d’une Europe fédérale fera-t-il pour diriger une population de plus en plus eurosceptique ? La réponse dans cinq ans.

Chose certaine, sur ces sujets et bien d’autres, le président ne pourra faire avancer ses positions qu’au prix de louvoiements et d’affrontements peut-être même violents. C’est d’ailleurs en partie ce qui explique ses tergiversations permanentes entre la gauche et la droite dont cette campagne fut un cas d’école.

Ajoutons à cela le fait qu’Emmanuel Macron et Marine Le Pen ont choisi tous deux de faire campagne sur le thème du pouvoir d’achat à coups de milliards d’euros. Si cette façon de faire est idéale pour éviter les questions qui fâchent, elle risque aussi de provoquer les plus grandes déceptions. Car l’horizon qui se dessine en Europe n’est pas celui de la croissance, mais celui d’une stagflation qui fera monter les taux d’intérêt. De la dette française, qui atteint déjà 113 % du PIB, il ne fut évidemment jamais question durant cette campagne.

Mais il y a plus grave. La réélection d’Emmanuel Macron pose la question fondamentale de l’alternance politique. Que vaut en effet une démocratie sans possibilité d’alternance, comme semble l’être devenue la France ?

Contrairement à la lutte antifasciste, qui pourrait même justifier que l’on prenne les armes, l’alternance exige que l’on respecte la légitimité de l’adversaire. On peut penser ce que l’on veut de Donald Trump et de Boris Johnson, leur élection fut malgré tout la démonstration d’un système politique encore capable de respecter la volonté de l’autre moitié du pays. Quitte à changer d’opinion quatre ans plus tard. En France, on ne voit pas quand l’alternance sera de nouveau possible tant le rejet du parti d’opposition et de ses « déplorables » électeurs semble total dans les élites et dans les médias officiels.

On en a eu l’étonnante démonstration récemment. Pour punir les habitants de sa commune de Técou, dans le Tarn, d’avoir voté à 52 % pour Marine Le Pen, le maire a décidé de ne plus les représenter. Pour avoir fait de même, les habitants de Xirocourt, en Moselle, seront privés de festival cet été, a décidé l’ancien maire de l’endroit. Ça leur apprendra ! Comme disait Bertolt Brecht, « puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple ».

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