Les nouveaux riches

L’authenticité fout le camp sous les assauts de la gentrification et de la spéculation. Nous sommes passés d’un peuple de locataires à un peuple de quêteux. Nous loger devient un luxe.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’authenticité fout le camp sous les assauts de la gentrification et de la spéculation. Nous sommes passés d’un peuple de locataires à un peuple de quêteux. Nous loger devient un luxe.

Comme Montréalaise, je descends d’un documentaire de l’ONF, c’est certain. J’ai connu le Plateau d’avant la frenchification, d’avant les chai lattés décorés de petits cœurs à la cannelle de Ceylan par des baristas bobos qui mélangent « Putain ! » et « Namasté » dans la même phrase.

En 1983, je payais 168 $ par mois pour un 4 et demie avec vue sur le mont Royal, au troisième étage d’un triplex typique de la rue Berri, angle Duluth. Mes excuses si je répète, on dirait une coquille. 168 $ ! ? Ce n’est pas plutôt 468 $?

L’appart n’était pas rénové, la cuisinière au gaz datait de la dernière guerre et ma grosse « Martha » dans le salon servait à chauffer les deux pièces doubles. Le folklore tenait bon ; la poulie de la shed pour monter le charbon autrefois (bonjour Zola !) et la baignoire en fonte sur pattes (sans douche) aussi. Mais les assureurs nous snobaient. Le Plateau ? Un nic à feu. Du mauvais Michel Tremblay.

Les voisins portugais faisaient entrer les caisses de raisins à l’automne par les soupiraux de leur cave pour extraire de la piquette et sortaient les canaris l’été dans leur cage sur le balcon. L’ambiance était familiale, digne de Pagnol ; pittoresque, pas totalement aseptisée. On vendait des bonbons à la cenne sans porter de gants en latex à des enfants résistants aux microbes. Ces enfants faisaient leur job d’enfants dans la ruelle et les grands, leur job d’écornifleux, assis sur le perron.

Les voisins se saluaient, semblaient posséder cette richesse qu’est le temps. Nous flirtions avec l’autre, prenions le temps de l’apprivoiser. Nous tricotions le fil invisible d’une communauté. Le mot « individualisme » en était à ses balbutiements et le mot « Airbnb » n’était pas inventé.

Étudiante à l’UQAM, je travaillais aussi au Faubourg St-Denis — aujourd’hui 3 Brasseurs —, où je pouvais empocher 100 $ de pourboires en une soirée de semaine. Mon loyer était vite payé. Ce n’était même pas un souci.

Aujourd’hui, mon fils fait 40 $ de pourboires pour un « double » comme aide-serveur dans le même quadrilatère uqamien. Parti en appart cette année dans Ville-Marie Est, il s’entasse dans un petit logement avec trois colocs, où ils paient 1800 $ par mois pour leur 6 et demie étriqué avec douche vitrée, sans baignoire. Les promoteurs rénovent juste assez et subdivisent les pièces pour augmenter ces loyers destinés aux étudiants ou aux petits travailleurs qui se recréent une famille choisie pour survivre.

Gentrification ou spéculation ?

On appelle ça une crise du logement, et le gouvernement caquiste vient à peine de le reconnaître du bout des lèvres par la voix de sa ministre de l’Habitation, Andrée Laforest. Qui dit crise dit solutions, règlements et subventions…

Accompagnant un ami trentenaire dans ses recherches d’achat de logement, je me promène depuis un mois de projets de condos en maquettes de développement en face du métro Longueuil (Sir Charles), au métro Frontenac (Moden), en face du bar de danseuses, ou au métro Papineau (Esplanade Cartier), en face de La Cordée. Je suis témoin de la gentrification. On préfère parfois le terme « embourgeoisement », mais nous sommes loin d’une bourgeoisie ici.

Je discute pieds carrés (en gros, 1000 $ le pied), « chalets urbains », spas, espace de « spinning » ou espace de coworking avec des promoteurs motivés. La manne !

La forme d’une ville
change plus vite, hélas ! que le coeur d’un mortel

 

Ils vendent le même appartement déployé à des milliers d’exemplaires, des cages à poules toutes semblables : cuisine, salle de bains, revêtements, divisions, du copier-coller qui parle d’une époque lénifiante de conformité, lisse comme une job de Botox sur un mur de brique raboteux. Ils vendent des « milieux de vie » sans âme, sans originalité, sans histoire ; la famille reconstituée est sur le toit. Bonjour Instagram ! Ces murs ne parleront jamais une autre langue que celle du fric et de la spéculation, de la fierté d’avoir « réussi » malgré tout.

Les promoteurs ont fait main basse sur la ville, ils la façonnent à leur guise. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est la conseillère de l’arrondissement représentant le Mile End, Marie Sterlin, qui vient de publier l’excellent essai Gentriville avec l’anthropologue urbain et journaliste Antoine Trussart. Si vous aimez Montréal, je vous conseille vivement la lecture de ce bouquin fouillé qui parle de la genèse de cette difficulté d’accès à un toit, d’iniquité générationnelle, de « carrière immobilière » et de fragilité résidentielle. C’est à la fois historique, actuel et passionnant. Nous étions un peuple de locataires nés pour un p’tit pain, nous sommes devenus un peuple de quêteux, endossés par nos parents pour acheter en ville afin d’échapper à une inflation galopante.

Faire fuir le vrai monde

 

Marie Sterlin a payé son premier triplex 165 000 $ dans Rosemont en 2002. Ce serait impensable pour elle aujourd’hui, à plus d’un million de dollars. Les salaires n’ont pas suivi et le parc immobilier est saturé. Le nombre de ménages solos n’aide pas : 40 % des Montréalais en 2011 contre 5 % en 1950, une tendance luxueuse et pas très écolo, mais en croissance. On parle même d’obésité spatiale…

« Les annonces de condos dans le Mile End évoquent l’odeur de café latté qui flotte, note la conseillère. On te vend ce cachet. La gentrification n’est pas une mauvaise chose, c’est la spéculation qui l’est, quand tu achètes pour investir, pour flipper un logement, pour faire fortune dans l’immobilier. »

Le privilège de siroter un latté à l’avoine sur une terrasse à deux pas de son plex ou de sa shoebox n’est pas donné à tout le monde…

 

Le problème est tel que les travailleurs des cafés, restos et épiceries du centre-ville ne peuvent plus trouver à se loger raisonnablement à Montréal. Ce qui rime inévitablement avec pénurie de main-d’œuvre et absence de mixité sociale. « Depuis le début de la gentrification, l’authenticité s’est élevée comme valeur cardinale de la vie dans les quartiers centraux […] La recherche d’authenticité des gentrificateurs d’hier et d’aujourd’hui se veut une critique de la production de masse, de la reproductibilité, de la conformité, de la rapidité », peut-on lire dans Gentriville.

Cette authenticité est en train de foutre le camp à vitesse grand V. Je ne tiens pas particulièrement aux bars de danseuses et aux pawn shops de la rue Ontario, reste que ce n’est pas Jeff Bezos qui va donner du cachet à votre quartier, ni le resto de Normand Laprise dans Parc-Ex qui nourrira les familles. « Les artistes ne peuvent plus se payer des quartiers qui sont devenus “branchés” grâce à eux », notent avec raison les auteurs de Gentriville.

Il paraît que Saint-Michel est rendu hot, le peintre Marc Séguin a acheté sur Crémazie…

À qui la chance ?


cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | Mode survie à plein temps

Le film d’Éric Gravel À plein temps nous montre les effets de l’étalement urbain sur la vie quotidienne d’une mère de famille monoparentale (le père tient à un message dans une boîte vocale, c’est dire) avec deux enfants, et qui doit courir travailler à Paris comme femme de chambre d’hôtel de luxe avec une grève de transports en commun.

L’excellente Laure Calamy (Julie) est au bord d’exploser entre la banque qui la pourchasse, la vieille gardienne qui menace de démissionner et le chauffe-eau défectueux. La musique tape sur les nerfs et tente de faire basculer le propos dans la catégorie thriller. Sans aller jusque-là, on parle de drame humain, trop courant, apparemment sans issues, le spectacle du hamster dans sa roue. Voilà l’illustration du capitalisme sans pitié face aux petits joueurs honnêtes (et scolarisés) qui n’ont pas gagné à la loterie. Qui plus est, la vie de mères célibataires abandonnées à leur sort. En salle vendredi. bit.ly/3MB5q00


Joué avec la feuille de calcul de l’inflation de la Banque du Canada. Vous entrez un montant, mettons 800 $ par mois pour vivre en 1983, et vous obtenez 2075 $ par mois en 2022…

Le calculateur inclut coût du logement, transport, épicerie, loisir, habillement. Le grand jeu du capital par ici : bit.ly/3KkyIi8

 

Noté le gazouillis de la députée de Mercier, Ruba Ghazal (QS), sur les Airbnb du Plateau, dont 95,5 % ne seraient pas enregistrés, donc illégaux. L’illustration est consternante, une infestation de punaises dans un lit social : bit.ly/3Ozg7lA

 

Revu Roger Toupin, épicier variété, de Benoit Pilon (2003), avec mon amoureux français qui n’a pas connu ce Plateau-là, candide, authentique, tout croche et fragile. Roger Toupin était mon voisin sur la rue Berri ; je souriais chaque fois que je passais devant son épicerie figée dans le temps. Avoir su que les violoneux y jouaient des reels.

Les pots de bonbons à la cenne sur le comptoir trouvaient preneurs après l’école. Le mot du cinéaste, également un voisin : « Des questions comme la mémoire, le changement, la gentrification et l’éclatement des familles sont abordés, sans mièvre nostalgie et sans avoir recours à des spécialistes, mais plutôt en observant l’effet concret de ces phénomènes sur les gens. » À voir ou à revoir ici : bit.ly/3OGtm3Z

 

Éclaté de rire devant cette annonce odieuse. Trois lits dans la même chambre-dortoir en sous-sol à 420 $ par mois à Toronto. Bientôt Montréal ? bit.ly/37OErPZ



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