Les agents du déclin

Voilà, je l’avoue. Je vis entourée d’ennemis de la nation. Par ennemis de la nation, j’entends ici tous ces vilains garnements qui contribuent au déclin de la langue française. Et contribuer au déclin de la langue française, ça signifie bien sûr ne pas avoir le français comme « langue maternelle » et « principale langue parlée à la maison ». Ou du moins, c’est ainsi que les démographes et les politiciens choisissent surtout de mesurer la vitalité de la langue française, principalement au Québec, et aussi ailleurs au Canada. Avec cette méthodologie, toute personne qui n’a pas le français comme première langue ou qui ne l’utilise pas en exclusivité dans son intimité est donc comptabilisée comme contribuant au déclin de la langue française. Des ennemis de la nation, il y en a donc pas mal.

Je pense à cette nouvelle collègue, N. Les grands-parents de N. sont arrivés d’Italie avant la mise en place de la loi 101. N. a grandi sur la Rive-Nord de la région de Montréal, et y a fréquenté l’école anglaise. Mais dans cette petite municipalité, le français est la langue commune. Même à l’école, N. parlait le plus souvent français avec les autres élèves, en contexte informel. Aujourd’hui, N. travaille surtout en français. C’est en français qu’on travaillera ensemble. Mais N. n’a pas le français comme langue maternelle. Et elle a longtemps été en colocation, à Montréal, avec des étudiantes unilingues anglophones d’ailleurs au Canada. Dans les statistiques, N. compte donc comme une agente du déclin de la langue française.

Et que dire de ce vieil ami, J., né en Alberta dans une famille originaire du Bangladesh. Aussitôt arrivé à Montréal, J. s’est inscrit en cours de français intensif. J. et moi, on a toujours parlé français ensemble — même quand les mots lui manquaient et que l’anglais aurait été plus facile. J. a aussi toujours insisté pour communiquer en français au restaurant, dans les magasins. Mais pour les démographes, ces efforts comptent pour rien, puisque l’anglais et le bengali continuaient d’occuper une place prépondérante dans sa vie. Après avoir fondé deux entreprises au Québec, J. est parti vivre aux États-Unis. Tant mieux pour le français, dira-t-on.

Et puis, il y a mon ancien coloc. E. est un enfant de la loi 101, qui a commencé son parcours scolaire dans les classes d’accueil, en arrivant de Colombie. Quand il habitait avec sa famille, il avait bien sûr l’espagnol comme principale langue parlée à la maison. Comme adulte, c’est surtout le français qui est désormais prépondérant, à la maison comme dans la quasi-totalité de sa vie sociale. Mais dans son travail, E. est appelé à travailler avec des gens de partout sur la planète — le français et l’anglais se côtoient. E. est donc lui aussi un agent du déclin de la langue : il ne peut changer sa langue maternelle, et malgré un parcours scolaire 100 % en français, le français n’est pas sa seule langue de travail. Le cas d’E. peut tout à fait être comptabilisé, selon les statistiques choisies, comme une preuve de l’échec de la loi 101.

Et puis moi-même, voyez-vous, je suis une ex-assimilée. Bien que ma langue maternelle soit le français, je suis partie poursuivre mes études à Toronto à la maîtrise, et j’ai cohabité avec des gens qui ne parlaient pas français durant la moitié de ma vingtaine. Si bien que durant le recensement de 2016, je n’avais plus le français comme langue parlée à la maison. Pendant que je travaillais dans un centre de recherche sur la francophonie en milieu minoritaire, et que j’amenais une perspective québécoise et francophone dans plusieurs organismes pancanadiens avec lesquels je collaborais, j’étais comptée officiellement comme une preuve du recul de la langue.

Au recensement de 2020, j’étais toutefois débarrassée de mes colocs anglos, et donc de retour du côté de la « bonne » langue parlée à la maison. Je ne pense pas que j’étais moins francophone en 2016 qu’en 2020, mais bon, les experts doivent le savoir mieux que moi.

Jean-Benoît Nadeau, de L’Actualité, a publié une série importante en deux temps sur la valeur douteuse des indicateurs choisis pour diagnostiquer le déclin de la langue française. On y voit que les catégories de francophone, anglophone et allophone ont été mises de l’avant dans le discours public durant les années 1970, dans une société profondément différente du monde d’aujourd’hui. Malgré le changement générationnel, on continue d’insister dans le débat public sur la langue maternelle — une donnée immuable, qui fait compter des gens comme des « menaces » à la langue toute leur vie, peu importe leurs comportements et apprentissages.

Ou encore, on assoit son diagnostic de déclin sur le choix de langue parlée à la maison, ce qui sous-entend que les personnes issues de l’immigration doivent avoir carrément renié ou oublié leur langue patrimoniale pour enfin cesser d’être dangereuses pour le français.

Il serait tout à fait possible de s’intéresser à la place que prend le français dans la vie des gens de manière beaucoup moins grossière, en incluant bien sûr ces notions, mais pas seulement. Bien des sociolinguistes le font déjà, d’ailleurs. Mais ce ne sont pas eux qui dictent le cadre du débat public.

Il y a tellement de monde qui parlent le français, aiment le français, et vivent une partie importante de leur quotidien en français, et qui comptent, avec les méthodologies dominantes, comme des preuves du recul du français. Tellement de monde qu’on ne sait plus vraiment à quelle réalité collent, au fond, les chiffres qui circulent le plus.

Je ne vois pas comment, en s’entêtant à utiliser presque exclusivement des outils statistiques inaptes à rendre un portrait juste de la situation sociolinguistique au Québec et au Canada, on protège la langue. Peut-être suis-je trop embrouillée dans mon cerveau plurilingue de mauvaise francophone qui flirte avec l’assimilation pour bien comprendre.

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