Les têtes heureuses

Dans les Cantons de l’Est, le club de golf Inverness vient d’être racheté par Mark Pathy. En ces temps où la justice et l’équité ont cédé la place à la charité médiatisée, ce multimillionnaire attaché à la compagnie Stingray se voit présenté, comme tant d’autres de ses pairs, sous le joli vernis d’un gentil philanthrope.

Qu’est-ce que ce Montréalais, fils d’une famille qui gère Fednav, le plus grand armateur international canadien, va faire d’un simple club de golf ? La population locale s’est inquiétée. En fait, elle s’est moins souciée de l’avenir du golf, situé face au lac Brome, que d’y voir soudain pousser un projet immobilier. Mais ceux qui s’inquiétaient se disent en partie rassurés. C’est que Mark Pathy jouit de la réputation d’être un défenseur de l’environnement. La porte-parole du comité de sauvegarde Inverness, Chantal Brodeur, a donc chaleureusement accueilli la nouvelle de cette acquisition. Elle soutient que la famille Pathy a bonne réputation dans la région. « Ils sont pro-environnement », laisse-t-elle tomber au bénéfice d’un journal local. Le maire du coin n’en pense pas moins. Il ne s’imagine pas un instant Mark Pathy détruire les lieux. « Je crois qu’il veut garder le paysage », dit-il.

Remarquez qu’un terrain golf a d’emblée quelque chose d’un peu décalé en matière de paysage et d’environnement. Au golf, version ennoblie d’un jeu ancien, le gazon est déroulé sous vos pieds. Il s’apparente à un simple accessoire qu’il faut savoir contrôler autant que la balle et le bâton. La nature est mise en scène, dans des jardins inspirés de ceux de la noblesse d’autrefois. Pour que de telles pelouses grasses et homogènes existent, cela suppose l’usage massif de fertilisants, de produits chimiques. Tant et si bien que, depuis des années, on s’inquiète des taux de cancer à proximité de ces prés léchés. Cependant, dans les espaces que Mark Pathy vient d’acquérir, les fardoches commencent à reprendre leurs droits. Ce n’est pas demain qu’on y jouera de nouveau au golf, si tel est l’objectif de ce rachat.

« Je crois en l’importance de préserver le caractère et la beauté naturelle de la région du lac Brome », a simplement déclaré M. Pathy, cité par Radio-Canada. « Pour le moment, je n’ai aucune intention de développer ce terrain. » Comment en douter ? Après tout, même Jessica, la conjointe du multimillionnaire, est impliquée de près dans la filière environnementale. Elle est, entre autres choses, membre du conseil d’administration de la Fondation David Suzuki. « Notre mission est de préserver la diversité de la nature et le bien-être de toutes les formes de vie », déclare cette fondation connue pour sa volonté de « mener son action en faveur de la conservation et de la protection de l’environnement afin d’aider à dessiner un avenir pour le Canada ». L’avenir, à force de nous y voir entrer à reculons et de travers, a fini par avoir bon dos.

Toujours est-il que M. Pathy, tenu pour un homme pro-environnement, n’a guère eu le temps de s’expliquer. Il était attendu. Il partait dans l’espace, sur un vol privé, accroché à la bonne étoile de sa belle fortune. Pensez : pour un peu plus de 50 millions de dollars américains, il s’est offert une place à bord d’un engin spatial propulsé par l’imprévisible Elon Musk. Allez d’ailleurs comprendre pourquoi tant de gens s’évertuent à présenter ce dernier en bienfaiteur de l’humanité, tout en fermant les yeux sur les délires de consommation qu’il encourage : ses lance-flammes personnels, ses autos chics vendues au prix d’or que commande la bonne conscience, ses vols spatiaux pour millionnaires en quête d’un sens à leur existence.

Mark Pathy avait « la fantaisie », dit-il, tout comme Guy Laliberté, d’aller dans l’espace. Et il ne cache pas que Laliberté l’a inspiré. À chacun ses modèles.

En 2009, Laliberté avait donné beaucoup d’argent à Moscou afin d’être lancé en orbite. Après un vol à bord d’un vaisseau spatial russe Soyouz, le fondateur du Cirque du Soleil avait publié un livre de ses clichés réalisés dans l’espace. De telles photos, il s’en trouvait en quantité sur le site de la NASA. Elles étaient gratuites. Mais il demandait que nous achetions les siennes pour amasser des fonds au profit de One Drop, sa fondation vouée à la promotion d’une saine gestion de l’eau, tandis qu’il jetait son argent dans l’espace. Sachant que les vols spatiaux utilisent au minimum un million de litres d’eau à chaque décollage, n’y avait-il pas là quelque chose de doublement grossier ?

Que nous dit M. Pathy, lui ? Il déclare, au Globe and Mail, que son projet spatial s’avère plus grand que sa personne. Le voici donc qui porterait rien de moins que l’avenir de l’humanité sur ses épaules. Ce qui le grandit, veut-il bien croire. En toute modestie, bien sûr, car ces bienfaiteurs de l’humanité sont toujours présentés comme effacés, réservés, plein de convenances. M. Pathy poursuit néanmoins : « Je pense que c’est une étape importante dans l’avenir de l’exploration spatiale humaine. Et j’espère qu’un investissement précoce dans cet avenir le rendra plus accessible aux autres. »

Mais que veut-il rendre accessible aux autres, à ses semblables, sinon sa « fantaisie » ? Car qu’est-ce qu’un multimillionnaire pareil peut bien aller réaliser de concrètement utile dans l’espace ? En vérité, il s’agit d’un pur gaspillage de carburant et de ressources. Tout cela pour parcourir à la verticale une distance moindre qu’entre Montréal et Toronto, mais au nom de la grandeur que des gens pareils s’accordent de n’avoir aucun compte à rendre au principe de raison.

La terre est plus de travers que jamais. Mais de belles têtes heureuses sont ravies d’en faire le tour, les pieds accrochés en l’air, en orbite. Elles sont ravies de faire ainsi la démonstration que de nouvelles perspectives en matière de gaspillage sont toujours à l’ordre du jour, au nom de la fantaisie de leurs semblables, tous de joyeux multimillionnaires habitués de s’envoyer en l’air.

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