Le chroniqueur va au cinéma

COVID-19 oblige, et étant donné l’offre cinématographique en ligne, ça faisait bien longtemps que je n’avais pas mis les pieds dans un cinéma. Mais je n’ai pu résister à l’envie d’aller voir Le temps des secrets, la plus récente adaptation des souvenirs d’enfance de Marcel Pagnol — après Le château de ma mère et La gloire de mon père. J’ai beaucoup aimé le film, comme le public en général et plus que les critiques, semble-t-il. Je dois avouer que j’aime beaucoup Pagnol.

On ne se refait pas : le film m’a beaucoup fait penser à l’éducation et à l’école. Ce n’est pas étonnant : elles y occupent une grande place. Il s’agit de l’école d’hier en France, bien entendu. Mais, par certains aspects, elle est aussi encore un peu la nôtre, ou à tout le moins elle y fait penser. Vous verrez : l’actualité s’est même invitée dans mon visionnement du film.

Allons en Provence. Nous sommes à l’été 1905. Les grandes vacances commencent.

Les hussards de la République

 

Le père de Marcel Pagnol, Joseph, est un instituteur et le jeune Marcel, boursier de la République, s’apprête à entrer au lycée, c’est-à-dire au secondaire.

La famille éprouve un sentiment de reconnaissance envers la République. Pouvoir fréquenter l’école apparaît pour ce que c’est : une immense chance. Je me suis pris, une fois de plus, à penser avec reconnaissance au travail fait il y a si peu de temps chez nous par la commission Parent et à tout ce que nous lui devons.

On n’imagine pas ces jeunes élèves du lycée que décrit le film démolissant une des pièces de l’école en fracassant des machines à écrire… et moins encore la communauté tout entière, à commencer par la direction de l’école, ne s’offusquant pas devant un tel comportement.

La salle de classe est austère, avec ses pupitres alignés et son tableau noir. Elle est d’une autre époque, sans aucun doute, comme le sont l’instituteur et le type d’autorité qu’il exerce, lui qui va jusqu’à insulter des récalcitrants aux résultats médiocres. N’empêche : il est respecté parce qu’il incarne, parce qu’il institue, d’où son nom, quelque chose qui dépasse tous les acteurs de cette pièce dans laquelle ils jouent. Cela a pour nom le savoir, la possible émancipation, l’appartenance à une société.

La figure de l’instituteur, ce hussard de la République, et le respect qu’on lui doit sont donc omniprésents. Le petit Marcel, mêlé à une bagarre avec un autre élève, sera tiré d’affaire par ce que rapportera — et ne rapportera pas — un surveillant. Celui-ci dira avoir été profondément marqué par son instituteur, un certain Joseph Pagnol.

Chacun de nous, ou peu s’en faut, pourrait témoigner de l’importance, parfois décisive, de tel enseignant ou de telle enseignante dans son histoire de vie. Je vous épargne la mienne, qui me ramène en Afrique et à un de ces hussards qui nous préparent à notre concours d’entrée en sixième…

Et je me suis mis à rêver à une telle reconnaissance du travail des enseignants chez nous.

Les femmes et une certaine loi

 

La question de la place, du statut des femmes, dans ce monde-là en général et dans celui de l’école et de l’éducation en particulier, est abordée dans le film, et la description qui en est faite permet de mesurer l’immensité du chemin parcouru.

C’est le militantisme des femmes qui l’a rendu possible (entre autres avec leur publication appelée La Fronde), et l’éducation, qu’elles valorisent, y est pour beaucoup.Impossible de ne pas ressentir une grande émotion devant tout cela.

L’action se déroule en 1905, et cette année résonne fort chez les personnes qui s’intéressent à l’éducation.

C’est l’année où, entouré d’une équipe de gens de la gauche, et même d’une gauche extrême, Ferdinand Buisson (1841-1932), immense éducateur de l’époque, auteur de l’incontournable et très marquant Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire et futur Prix Nobel de la paix (1927), a enfin fait adopter l’ambitieuse loi de séparation de l’Église et de l’État. Un mot nouveau est alors entré dans le vocabulaire collectif : laïcité. Et c’est à l’école, à l’école d’abord et avant tout, qu’elle doit s’appliquer. On y fait bien entendu référence dans le film, où on voit aussi, à travers boutades et ironies, ces désaccords entre l’oncle croyant et le hussard Joseph.

Mais la loi va s’appliquer, et par elle la France apporte quelque chose de nouveau dans l’organisation de la vie de la cité et ce qui s’ensuit pour l’école. J’ai eu une pensée pour nous, pour le fait que, malgré notre bien modeste loi 21, nous continuons « de subventionner une cinquantaine d’écoles qui maintiennent des pratiques religieuses explicites ».

Le curriculum

 

J’imagine que, en France au moins, Pagnol est encore étudié à l’école. Par son théâtre et son cinéma, il n’a cessé d’être aimé du public, et cela vaut aussi chez nous — la salle ce jour-là était pleine.

Mais j’avoue m’étonner qu’il ne soit pas encore dans La Pléiade. Faut-il y voir, comme certains le disent, un effet d’une certaine rectitude politique condamnant une œuvre dont sont absentes les minorités et où les stéréotypes d’hier abondent ? Le prélude à son occultation dans le curriculum scolaire ? Je me refuse à le penser.

Je vous laisse sur un de ces beaux mots dont Pagnol avait le secret.

 

En octobre 1962, alors qu’il a 67 ans, la République lui fait un grand cadeau : un lycée à Saint-Loup, dans la banlieue de Marseille, portera son nom. Le lycée Marcel Pagnol ! Très ému lors de l’inauguration, il dira : « Je vous remercie, avec une profonde et grande émotion, d’avoir inscrit sur la face du plus beau lycée de France mon prénom, suivi du nom de mon père, l’instituteur de Saint-Loup. »

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