Le jour de la marmotte

Un souvenir du premier Jour de la Terre, en 1970, à New York, le nez dans les magnolias. L’image semblait bien futuriste et exagérée. Elle ne l’est plus.
Archives Associated Press Un souvenir du premier Jour de la Terre, en 1970, à New York, le nez dans les magnolias. L’image semblait bien futuriste et exagérée. Elle ne l’est plus.

Je connaissais l’expression, « le jour de la marmotte », mais je n’avais jamais visionné la bluette fantaisiste avec Bill Murray qui se réveille toujours le même jour, un 2 février. C’est chose faite, avec une impression de déjà-vu « all over again ». Je ressens la même lassitude face au Jour de la Terre — dont j’ai été une porte-voix quelques années —, celle de reprendre les mêmes arguments, la même rengaine, d’essayer de refiler du fructose à des cokés et du sirop de maïs à des diabétiques.

Nous planterons des chicots d’arbres pour prendre l’avion, nous nous achèterons de belles voitures électriques pour aller bouchonner l’asphalte mou de nos horizons incendiés, nous remplacerons le barbecue au gaz par un super Kamado en céramique rouge au charbon pour continuer à manger de la viande parce que… parce que c’est juste bon, fuck.

Parce qu’il faut suivre le troupeau, parce qu’on n’est pas des moumounes même si nous sommes moutons. Parce qu’on a le choix entre la culture de la CAQ et celle d’Éric Duhaime, le pied sur le gaz. Parce que le confort aveugle des habitudes est bien plus jouissif que l’inconfort supputé laissé en héritage à nos enfants avec une allégresse de croque-morts. En passant, nos enfants ne veulent plus faire d’enfants. C’est une excellente nouvelle pour la planète.

Le Jour de la Terre est né en 1970, soit 4,5 milliards d’années après la naissance de ladite planète. Par contre, nous revivons le jour de la marmotte depuis 50 ans. Lisez la pièce de théâtre Pétrole, de François Archambault : un bijou (voir mon Joblog). Tout est là, tout est dit, notre immobilisme, notre soif de performance, nous n’en avions jamais assez. Nous le savions, nous préférions parler de « transition ». Nous avons ignoré la publication des Limites de la croissance en 1972 par le Club de Rome, l’ancêtre du GIEC. La « transition » dure depuis 50 ans, se riant de notre intelligence.

Pour une raison qui m’échappe, nous nous entêtons à filer droit devant, tout en appuyant sur l’accélérateur…

 

Steven Guilbeault l’a compris avec Bay du Nord. Steven s’est bouché le nez pour qu’on puisse sniffer une nouvelle ligne, comme disait Catherine Dorion au sujet du 3e lien. Nous sommes dopés à la vitesse, à cette instantanéité, incapables de nous arrêter. « On ne va même pas ralentir pour négocier la courbe. D’ailleurs, de mode de vie, nous n’en avons pas d’autre », note Dalie Giroux, prof en théorie politique à l’Université d’Ottawa, dans « Civilisation fossile », un excellent texte dans le récent magazine  Nouveau Projet. Si vous voulez nous regarder dans le miroir, je vous le recommande. Le GIEC nous donne trois ans.

Les 12 excuses éculées

 

Je suis tombée — je tombe souvent — sur une étude de l’Université Cambridge qui date de 2020 et relève les 12 excuses de notre inaction climatique. Nous sommes très forts dans la justification du surplace, nous élisons même des politiciens pour cela. D’une vague à l’autre, ils surfent. Des chercheurs se penchent par ailleurs sur notre dissonance cognitive. Nous sommes les cancres de l’espèce, ça mérite un tour au labo.

Parmi cette douzaine d’excuses prémâchées utiles pour gagner du temps : nous sommes cuits de toute façon (doomisme et capitulation), c’est aux autres d’agir d’abord (détournement), la technologie nous sauvera, « ils » vont trouver quelque chose comme la captation du carbone (les mesures marginales suffisent en attendant), les pauvres vont payer, ça coûtera trop cher (se concentrer sur les coûts au présent).

Il s’agit de résister à la tentation de revendiquer cette cadence comme un droit, celui de tuer pour vivre

 

Bien sûr, les plus gros changements doivent provenir des gouvernements et du secteur privé. Une autre étude publiée en mars par l’Université de Leeds (The Guardian en parle ici : bit.ly/3rEmmuJ) le souligne.

Sur le plan individuel, cette étude nous indique aussi six facteurs de changement pour diminuer du quart (25 %… !) nos émissions de GES et conserver la cible désormais illusoire du 1,5 °C : une diète à base de plantes et sans gaspillage, ne pas acheter plus de trois vêtements neufs par an, conserver nos appareils électroniques sept ans, un vol d’avion de moins de trois heures tous les trois ans, un long vol tous les huit ans, pas d’auto, ou la conserver plus longtemps, effectuer un changement de vie majeur comme améliorer son système de chauffage ou modifier ses investissements boursiers.

Pour un Occidental moyen de la classe moyenne aux rêves de grandeur, c’est une bascule brutale de système de valeurs. Même mes amis écolos n’ont pas atteint ce degré d’ascèse.

Ramer ensemble

 

Je connais Pierre Lussier, président du Jour de la Terre depuis une quinzaine d’années. Le gars est d’un optimisme à toute épreuve. Nous avons jasé une bonne heure samedi dernier. Pierre, 55 ans, est à la tête du Jour de la Terre au Québec depuis 1995. Il pourrait être découragé, mais il considère que son ami Steven Guilbeault est le mieux placé au ministère de l’Environnement même s’il est victime de la joute politique des compromis acceptables et de la… transition. Comme Bay du Nord, disons.

Pierre, cet enthousiaste hyperactif, se perçoit comme un gestionnaire de l’action environnementale et le Jour de la Terre n’est qu’un de ses chapeaux, en plus des bornes électriques RechargÉco.

« Oui, on radote, mais il ne faut pas oublier qu’il y a toujours du nouveau monde, y a des jeunes qui arrivent. » Selon lui, le mouvement écologiste est en rupture de stock ; la pandémie a placé la mobilisation citoyenne à l’arrière-plan. « Nous sommes devenus mégascientifiques et pragmatiques. Le GIEC nous donne trois ans, pas deux et demi ! Mais en fait, il faudrait être plus inspirants, prendre une vitamine Greta tous les jours. »

Conscient de la tâche colossale qui se dresse devant lui, Pierre Lussier tente la carte motivation, mais lorsque je m’adresse au père de famille d’une ado de 16 ans et d’une jeune adulte de 23 ans, le ton se fait grave. « Oui, je suis inquiet pour mes filles », admet-il.

Pour elles, Pierre Lussier ne lâchera rien : « On est tous dans le même bateau. Si t’es pas de mon bord, je vais devoir ramer plus fort. Mais si tu as envie de te relever les manches, c’est le jackpot, l’écologie. Y en reste tellement à faire… »

Ça ressemble davantage à un appel à l’aide qu’à une offre d’emploi avec un solide plan de retraite.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog | Les pieds dans l’eau

La pièce Pétrole de François Archambault est d’autant plus fulgurante que la judicieuse mise en scène d’Édith Patenaude ajoute un élément frappant : l’eau. Je mentionne aussi les micros-casques qui sont une invention bien heureuse pour éviter la déclamation. La prestation d’Olivia Palacci, attachante et polyvalente, reste mon coup de coeur au milieu d’une bande d’excellents comédiens. Le texte fait ressortir toute la mauvaise foi des lobbys et des politiciens face aux écolos et aux scientifiques qui tentent de secouer des pruniers.

— Pourtant on n’est pas les premiers à en parler.

— Oui, oui, vous en parlez, mais entre vous ! C’est ça le problème avec vous les scientifiques : vous écrivez dans vos revues spécialisées, dans un langage dépourvu d’émotion.

Ça se passe en 1979-1980, aux États-Unis. Et on se donnait encore 40 ans pour pouvoir faire le party. Mission accomplie !

Jusqu’au 14 mai chez Duceppe : bit.ly/3v5mdmh

Le livre offert ici : bit.ly/3EsBQXH

Et si vous voulez voir à quoi ressemble un scientifique désespéré et courageux, voici Peter Kalmus, qui fait partie de Scientist Rebellion, un astrophysicien qui s’est tourné vers la climatologie et écrit pour The Guardian. C’est ouf : bit.ly/3K0fFcy

Apprécié l’idée de Dominique Lebeau (un ancien des Cowboys Fringants) de composer une « Dernière chanson » pour le Jour de la Terre et de la faire chanter dans une dizaine de langues et d’arrangements musicaux originaux par ses potes. Un coup de coeur particulier pour Paul Cargnello dans la version anglaise. C’est offert ici et à partager avec les amis : bit.ly/3vtKAZz

Trouvé sur le site pédago-écolo « Bon Pote » une adaptation française du schéma de nos 12 bonnes excuses (Université Cambridge). L’auteur nous indique également les réponses appropriées pour faire du karaté idéologique. Un excellent site citoyen de vulgarisation sur l’environnement, en passant. bit.ly/3OAwCOu

Aimé l’essai d’Hugo Séguin, auquel ces quelques lignes ne sauront rendre justice. Lettres aux écolos impatients et à ceux qui trouvent qu’ils exagèrent offre des pistes afin de comprendre pourquoi le mouvement environnemental stagne. Il suggère de voir les idées radicales comme des innovations qui pourraient devenir de nouvelles normalités. L’auteur, impliqué de longue date dans le mouvement, enseigne à l’Université de Sherbrooke et souligne que les appels à contrer la crise environnementale « demeurent tout à fait stériles. Au mieux, ils diffusent le sentiment d’une urgence. Au pire, ils procurent la fausse assurance que quelqu’un, quelque part, prend acte de la situation et passe à la vitesse supérieure. Ce qui n’est vraiment pas le cas ». À lire pour passer à la vitesse supérieure (en transports collectifs). bit.ly/3k09b2O



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