Les deux France

« Le roi est mort, vive le roi ! » Cette formule traditionnelle que l’on prononçait au moment du décès des souverains est l’expression concentrée de ce qu’on a coutume d’appeler aussi « les deux corps du roi ». Certes, le corps terrestre — et donc mortel — du roi disparaissait ; c’est pourquoi on criait « le roi est mort ». Mais son autre corps, son corps politique — celui du royaume éternel —, lui survivait ; c’est pourquoi on criait « vive le roi ».

On dit souvent que la France est une monarchie républicaine. Un peu comme dans les deux corps du roi, on a vu durant cette campagne présidentielle s’exprimer deux France. Deux France souvent irréconciliables et qui se regardent en chiens de faïence. Deux France qui se sont révélées dans deux campagnes très différentes, qui ont polarisé des publics distincts sur des thèmes radicalement opposés.

On le sait, le président Macron est entré en campagne à la dernière minute, presque à reculons. Une caricature de Chapatte dans le journal Le Monde l’illustrait parfaitement. On y voit Macron au téléphone sur une scène, tournant le dos à la foule et déclarant : « Vladimir, je termine une corvée, là. Et je te rappelle ! » L’affaire fut donc bouclée au pas de course en deux assemblées, un débat et une douzaine d’entrevues télévisées.

Habile et volubile comme toujours, le maître de la communication a rameuté son public des grandes villes, celui de la France qui va bien. Sans oublier d’« aller au contact », ces micros-trottoirs qui suscitent d’ailleurs souvent l’hostilité à son égard. Machine parfaitement rodée, Emmanuel Macron sait exactement quand il faut virer à droite ou à gauche. Un peu comme ce mandat commencé à gauche et terminé à droite. Sans oublier cette campagne d’entre les deux tours à gauche toute. Bien malin celui qui pourrait indiquer la direction du prochain mandat.

La machine avait beau être bien huilée, les ratés sont vite apparus. Comment expliquer cette mobilisation microscopique à Marseille, la deuxième ville de France ? La question ne sera même pas posée. Quid aussi de cet entrepreneur maghrébin hystérique qui s’est mis à hurler en début d’assemblée : « Tous ceux qui votent Front national, vous êtes racistes ! » Des mots qui, s’adressant à 45 % de la population française, auraient pu tout faire capoter. Il était temps que la campagne se termine.

En face, Marine Le Pen a fait une campagne à la Chirac. En 1995, donné perdant, le vieux routier avait ratissé la France profonde, laissant le devant de la scène à son adversaire de droite, Édouard Balladur, pour finalement le doubler à l’arrivée. La « run de lait », comme on dirait chez nous. Marine Le Pen fut aussi la première à sentir l’inquiétude des Français sur le pouvoir d’achat.

Dans ses assemblées, tenues dans des villes moyennes ou petites, pas de grandes pirouettes stylistiques, pas d’effets de manche. Rien qu’une femme qui dit l’exaspération de la France qui perd, avec des mots simples et souvent maladroits. Cette France qui craint l’immigration parce que, en plus du chômage de masse, elle en subit chaque jour la concurrence sur le marché du travail et la pression à la baisse sur les salaires. Cette France qui, loin des grandes métropoles mondialisées, tient à ses bistrots qui ferment par centaines. Cette France qui ne se gargarise pas de mots anglais et qui voit ses écoles et ses hôpitaux décrépir alors qu’ils faisaient l’admiration du monde entier il n’y a pas si longtemps. Cette France qui, prise en étau entre l’omniprésence d’un islam de plus en plus ostentatoire et la pression culturelle de la mondialisation américaine, vit en son for intérieur cette « insécurité culturelle » dont parlait avec brio le défunt Laurent Bouvet.

La campagne d’Emmanuel Macron est apparue dans cette présidentielle comme une pure mécanique. Gonflé à l’hubris technocratique européenne, son programme était calculé au millimètre près pour aller chercher chaque segment de son électorat l’un après l’autre. Toujours efficace et argumenté à l’excès, le président a pourtant rarement touché la fibre profonde des Français.

Au contraire, la France de Marine Le Pen est un cœur écorché qui avance en claudiquant et en bafouillant. Sa campagne a été à cette image. Le démographe Christophe Guilly a l’habitude de dire que le Rassemblement national n’a jamais choisi de représenter les perdants de la mondialisation : c’est cette population qui, lâchée par la gauche et sentant son identité menacée, s’est jetée sur ce parti. D’où ce programme bancal, souvent excessif et mal dégrossi, qui n’a pas été passé au filtre des cabinets-conseils que fréquente Emmanuel Macron.

Mercredi, lors du débat, ces deux France étaient face à face. D’un côté, celle de ces élites qui ne voient d’autre avenir pour leur pays que dans l’Europe. De l’autre, celle de ces populations fragilisées qui ne connaissent justement d’autre bouclier protecteur que leur nation. Mieux que tous les argumentaires, ce débat courtois de presque trois heures aura au moins eu le mérite de faire exploser en quelques minutes la baudruche de la France d’« extrême droite ». Dans le regard de ceux qui professent ces âneries, on sent qu’eux-mêmes n’y croient plus.

Cette campagne n’aurait-elle servi qu’à dégonfler ce mythe d’une France raciste et au bord du fascisme qu’elle n’aurait pas été inutile. Reste que, comme pour les deux corps du roi, il faudra bien un jour trouver le moyen de réconcilier ce pays.

À voir en vidéo