Cette maladie

Voilà plus qu’une maladie. Une tragédie. Une vraie. Une tragédie toute québécoise d’ailleurs, bien qu’elle dépasse de beaucoup un strict cadre national. Elle constitue en fait un des pires scandales industriels survenus en Amérique du Nord.

Avez-vous déjà entendu parler de Saint-Rémi-d’Amherst, ce village des Laurentides ? Il n’a pas encore été trop touché, à la différence de plusieurs autres, par cette mentalité de Walt Disney qui préside chez nous à l’aménagement du territoire. À Saint-Rémi, les citoyens vont sous peu inaugurer un centre commémoratif. Ils souhaitent aussi recueillir les fonds nécessaires pour élever un monument. Sous ce grand chapiteau d’une mémoire retrouvée, on pourra voir, diffusé en boucle, un film : L’affaire silicose. Ce documentaire, signé par Bruno Carrière, vient d’être achevé. On y entend, entre autres témoignages, celui du sociologue Guy Rocher.

Au sortir de la guerre, une mine de silice à ciel ouvert est exploitée à Saint-Rémi. Elle conduit à la mort la population ouvrière. Pourtant, les effets délétères de la poussière de silice sont connus. La compagnie comme l’État s’empressent néanmoins de l’oublier, au nom de la croissance économique.

L’histoire est aux sociétés modernes ce que la mythologie était à des mondes antérieurs, disait Claude Lévi-Strauss. Elle est, pour dire vite, la façon dont nous nous expliquons le monde. L’histoire nous permet de nous envisager, de nous expliquer, de nous justifier. Que le scandale de la silicose — la maladie industrielle liée à la poussière de silice — ait été évacué des consciences dit à quel point nous sommes hélas conditionnés à supporter, encore et toujours, l’exploitation même mortelle.

Après la Seconde Guerre mondiale, un journaliste américain conduit une enquête sur ce monde industriel. Un Américain, mais d’origine canadienne-française. Il s’appelle Burton LeDoux. Ce LeDoux est un précurseur d’un type de journalisme qui se pratique partout trop peu : la vaste enquête menée sur le terrain. Il se dépense, sans compter son temps ni son énergie. Il veut comprendre. Le voici donc dans les Laurentides, à Saint-Rémi-d’Amherst. Ces nuages blancs et laiteux qui flottent dans les environs, charriés par le vent, il les voit. Il rencontre des travailleurs. Il parle à leurs familles. Il recueille les témoignages des « veuves blanches ». Leurs époux ont été tués par cette maladie engendrée par la mine. Ce sont ces femmes qui survivent à peine, en mangeant de la misère noire. Comment ne pas songer que ce que la compagnie a pris de leur vie a eu pour effet de ternir celle de leur descendance ?

Les matériaux empiriques qu’il recueille, Burton LeDoux les couple avec ceux du monde médical. Sa femme n’apparaît pas officiellement dans l’enquête. Pourtant elle s’y trouve, assurément. Car elle est médecin. Elle sait donc le guider, de loin en loin. D’autant plus que Burton LeDoux ne veut pas seulement comprendre la situation. Il souhaite agir sur elle. LeDoux n’écrit pas pour écrire. Sa langue est claire. Précise. Brute. Il veut que les choses changent. Il n’est même pas rémunéré. Sa plume, il ne l’utilise pas pour vivre, mais pour que l’on cesse de mourir.

Le monde minier savait, au moins depuis les années 1930, que les mineurs voués à extraire la silice faisaient bien plus que risquer leur vie. Des rencontres internationales et des rapports avaient dûment recensé les dangers. Offrir un casque au mineur pour les protéger ne suffisait pas. À Saint-Rémi-d’Amherst, comme en bien d’autres lieux, les entreprises laissent les maladies industrielles prendre racine et fleurir. Les compagnies cueillent les fruits du travail puis les emportent au loin. Combien le sous-sol de Saint-Rémi a-t-il rapporté ? Vous ne pourrez jamais le savoir à seulement regarder ce simple village.

Comme le montre bien le bref documentaire de Bruno Carrière, l’enquête de Burton LeDoux va provoquer une onde de choc. C’est Relations, la revue des Jésuites, qui la publie. LeDoux y explique la situation du monde du travail. Il n’y va pas par quatre chemins. Il donne les noms de ceux qui sont morts. Et il parle de la vie de ceux qui survivent.

La compagnie se cabre. Elle rue. Le gouvernement, de son côté, étouffe de rage. C’est son modèle de développement, celui de toute l’industrie, qui est remis en cause. Le ministre du Travail du temps, Antonio Barrette, lui-même un ancien ouvrier, laisse entendre que les travaux de LeDoux ne méritent aucune considération, au prétexte bêta qu’il ne le connaît pas ! Lorsque le sage désigne la lune, l’imbécile regarde le doigt.

La haute hiérarchie des Jésuites fait l’objet de pressions. La direction de sa revue est remplacée. Sans vouloir rien admettre de sa responsabilité, la compagnie prend tout de même peur. Bien vite, elle détruit ses bâtiments à Saint-Rémi. Ses archives y passent aussi. Elle laisse derrière elle les morts et la poussière. Elle abandonne tout. Sauf l’argent.

Rédacteur en chef du Devoir, André Laurendeau explique alors ce que représente Burton LeDoux, à quel point il mérite notre respect. Comme LeDoux, Laurendeau « constate les ravages causés chez nous par le développement du grand capitalisme ». Cette maladie, la silicose, soutient en quelque sorte Laurendeau, n’est qu’un sous-produit d’une autre que personne n’ose pourtant nommer : le capitalisme. « Le plus grave », précise-t-il, « ce n’est point qu’on étale au grand jour une injustice sociale ; mais c’est qu’étalée, proclamée, prouvée, les responsables la tolèrent néanmoins, l’excusent et la sanctionnent », puis font appel à la charité pour en soulager les victimes.

Au Québec, nous comptons aujourd’hui plus de 400 sites miniers abandonnés. Des compagnies les ont exploités pour les laisser ensuite entièrement à la charge de l’État. Plusieurs de ces lieux nécessitent d’importants travaux de décontamination. Les coûts collectifs de ce laisser-faire ? Plus d’un milliard de dollars. Sans compter la vie d’ouvriers, souvent malades, oubliés. Non, cette histoire n’est pas terminée.

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