Le fossé de Lippmann

Walter Lippmann écrivait en 1943 que toute politique étrangère devait être solvable : une puissance qui choisit de déployer une véritable politique extérieure doit avoir les moyens de ses ambitions. Tout repose sur un équilibre entre engagement et puissance nécessaire, faute de quoi le pays pourrait n’être qu’un colosse aux pieds d’argile… Bien sûr, ce n’est pas Lippmann que j’ai en tête ce matin-là, dans les rues de Denver.

Je peux tout à fait imaginer, pendant que je marche le long de la 16e Avenue, à quel point ici, au pied des Rocheuses, la dernière décennie a pu être faste pour la ville. L’industrie aérospatiale, les biotechs, la finance y ont pris pied, entraînant avec elles le tourisme, les investissements étrangers, le financement d’institutions culturelles et artistiques. Au point où la qualité de vie dans cette ville d’altitude la plaçait en tête de palmarès, devant des classiques comme Austin ou Portland : la vie gastronomique, les microbrasseries, la proximité de la montagne… Mais c’était avant.

De cela, il ne reste que des traces. Les entreprises ont déserté, la majoritédes 250 000 travailleurs qui venaient au centre-ville en 2019 travaillent désormais à distance. Le cœur urbain est une zone sinistrée, avec un pas-de-porte sur trois barricadé, un taux de criminalité qui s’envole dans un État qui compte désormais deux fusillades par jour, tandis que l’on commence à mesurer l’ampleur de l’épidémie des opiacées sur les structures sociales et économiques.

On a compté plus de 800 décès liés au fentanyl au Colorado l’an passé — une hausse de 260 % depuis 2019. Toutes les tranches d’âge sont concernées, y compris les 10-18 ans, dont le nombre de décès liés à cette drogue a été multiplié par sept en une année. Dans cet État, les crimes violents ont augmenté de 17 %, les meurtres, de 47 %. Dans les rues, qui portent encore les traces d’une période plus heureuse et pas si lointaine, la tension est palpable.

Pour autant, Denver n’a rien d’unique. Les centres-villes s’étiolent à travers les États-Unis. Le US Census Bureau montre en effet un déclin en valeur absolue de la taille des 56 plus grandes agglomérations américaines et de réelles migrations internes. Mais cela va plus loin. Et ces fractures visibles en cachent d’autres. Plus profondes. Et durables.

La société américaine a changé. Irrémédiablement. En effet, le nombre d’Américains morts de la COVID-19 devrait prochainement passer le cap du million. La COVID-19 Response Team de l’Imperial College London évalue à 200 000 les enfants orphelins, à 250 000 ceux qui ont perdu au moins un parent du fait de la pandémie — avec à la clé une restructuration des noyaux familiaux et la gestion des traumatismes liés aux deuils, mais aussi aux effets de la maladie sur le quotidien des Américains. Les impacts de la COVID (non seulement médicaux, mais en lien avec le deuil, les stress associés, le fait de devoir affronter les mensonges sur ce « simple rhume ») sur les familles et sur les enfants devront être mesurés dans les années à venir, explique d’ailleurs la professeure Janet Currie, de l’Université Princeton, dans Scientific American.

D’autant que la structure scolaire a été largement redéfinie : la part des enfants scolarisés à la maison est, selon le Census Bureau, passée de 3 à 8 % à l’échelle nationale. Et dans la foulée du clivage accru sur les questions scolaires (allant des armes à l’école aux manuels scolaires et aux contenus des cours), nombreuses sont les familles qui envisagent de ne pas renvoyer leurs petits dans un établissement scolaire — alors qu’il existe si peu de garde-fous que cela peut poser un risque pour les enfants, comme l’a écrit la professeure Elizabeth Bartholet dans l’Arizona Law Review en 2020.

Il faut ajouter à cela que la restructuration du marché du travail est substantielle, au point où l’on parle de « grande démission ». Selon le Bureau of Labor Statistics, depuis juillet, quatre millions de personnes démissionnent chaque mois de leur emploi. Il faut mettre cela en lien avec le fait que l’espérance de vie décline (une fois encore) aux États-Unis plus rapidement que dans les autres pays industrialisés, selon une étude publiéerécemment sur JAMA, du fait de conditions préexistantes (système de santé inégalitaire et onéreux, gestion erratique de la crise des opiacées), des inégalités sociales (les minorités sont frappées de plein fouet) et de la mauvaise gestion de la pandémie.

Comme l’explique le professeur Aldon Morris de la Northwestern, la pandémie est venue jeter du sel sur les plaies préexistantes de la société américaine. Le maillage social était fragile pour une grande part de la société américaine, du fait du séisme économique de 2008. Or, pour certains, la pandémie est venue rompre les derniers liens qui les maintenaient à flot.

C’est pour cela que, constatant, à l’instar de l’organisation Everytown for Gun Safety, une hausse globale des incidents violents à travers le pays, plusieurs organismes — dont la Society for Human Resource Management — craignent une augmentation de la violence lors du retour au travail. D’autant que les insécurités croissent avec les inégalités. On pense à l’inflation, à l’impact du contexte international, mais aussi à la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement — comme le montre la pénurie durable (et, par voie de conséquence, le rationnement) de lait maternisé à l’échelle du pays depuis quelques semaines.

Il ne faut pas s’étonner, écrivent Jennifer McCoy, de Georgia State, et Benjamin Press, du Carnegie Endowment, que le clivage s’accentue et que les dissensions ravagent le pays. Ce qui soulève alors la question de Lippmann, évoquant ce fossé qui se creuse lorsque les engagements d’une politique étrangère d’une nation excèdent sa puissance. Faut-il voir les indécisions et les revirements de Joe Biden comme des lapsus, empreints d’une certaine rationalité, ou, à l’inverse, comme son incapacité à asseoir une politique étrangère sur un socle solide de politique intérieure?

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