Colombe crucifix pigeon

La commissaire-anthropologue Chloé Roubert apprécie les corniches comme les pigeons, qu’elle affectionne et nous fait découvrir dans l’exposition «Faucons Pigeons».
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir La commissaire-anthropologue Chloé Roubert apprécie les corniches comme les pigeons, qu’elle affectionne et nous fait découvrir dans l’exposition «Faucons Pigeons».

Oh ! Je sais bien qu’un pigeon ne fait pas le printemps, mais une colombe, elle, peut nous faire espérer le temps d’une paix. Je vous assure que je ne la cherchais pas, et pourtant, je l’ai trouvée dans une ruelle sale du Quartier des spectacles, dodelinant de la tête et traquant sa mie sur le sol, aussi rare que l’innocence. Il faut dire que j’étais accompagnée d’un drôle de moineau, une anthropologue appliquée qui s’intéresse aux pigeons depuis plus de dix ans. Chloé Roubert est venue de Paris pour habiter à Montréal avec ses parents et y découvrir les pigeons il y a 20 ans. Elle profite d’une exposition sur les faucons et les pigeons dont elle est la commissaire-anthropologue pour faire une marche exploratoire avec moi autour de l’édifice d’art contemporain Belgo.

Le soleil éclaire brutalement la faune montréalaise qui a survécu au supplice des neiges éternelles. Des sans-abri locataires de « la Catherine », des passants qui marmonnent sans téléphone, des écumeurs de poubelles avec un sac vert sur le dos, des collègues à visage découvert sur la terrasse du restaurant en face témoignent du renouveau printanier. Cette fièvre typiquement urbaine et fugace d’un après-midi de semaine est palpable. Toutes ces bulles se frôlent dans l’air encore frisquet d’avril tout en faisant mine de s’ignorer. Les animaux humains et non humains n’ont pas les mêmes objectifs immédiats.

Le nez en l’air, Chloé Roubert flaire son pigeon. Les corniches et les fientes n’ont plus de secrets pour cette curieuse de 38 ans qui a pourchassé les pigeons de la grande famille des colombidés de Shanghai à New York, en passant par Paris et Londres, à pied ou à vélo, carte et stylo en main. Je lui confie que mon père nous répétait « Colombe crucifix colombe », une espèce de mantra spirituo-flyé qu’on traduisait par « La paix, christ, la paix ».

Chloé sourit : « Dans l’Église catholique, le pigeon représente le Saint-Esprit. Mais en fait, une colombe, c’est un pigeon blanc… c’est simplement qu’on les trouve plus acceptables en blanc. On associe le pigeon à la saleté parce qu’il se nourrit de nos déchets, du pain de nos sandwichs. »

De pigeons aux petits pois à vermine aux petites miettes

Avant d’être déconsidérés et traités comme des pestiférés ailés, les pauvres pigeons sont tout de même arrivés en première classe en Amérique, au XVIe siècle, transportés par les Hollandais comme source de protéines et venus des côtes méditerranéennes. « Les pigeons aiment les façades. C’est comme une falaise pour eux. C’est romantique… » pense Chloé en scrutant les immeubles avec son œil de rapace. Même si les faucons sont leurs prédateurs tout désignés, on sent qu’elle pourrait voler à leur secours. Elle repère tout : y a-t-il des hiboux en plastique (bien inutiles), des piques antipigeons, des glissades de métal pour les empêcher de se percher ?

Nous déambulons rue Sainte-Catherine à la recherche de l’oiseau rare, car les constructions bruyantes du centre-ville les détournent de leur nature sociable et domestiquée. Il n’y a pas l’ombre d’un pigeon. « Ils sont très intelligents ! » dit celle qui lit tout sur eux et m’interdit de la faire passer pour une dingo. « Les gens qui les nourrissent sont perçus comme de doux cinglés, alors que c’est touchant. Pour moi, c’est un sujet intellectuel, une manière d’amener la conversation. Darwin élevait des pigeons, les Grecs les utilisaient comme messagers durant les guerres et la reine d’Angleterre a son pigeonnier. »

Chaque espèce vit, ni plus ni moins, dans un monde distinct, étranger et inatteignable, une exoplanète pourtant à portée de main

 

Ce qui intéresse d’emblée Chloé, c’est de « titiller nos paradoxes » avec humour et dans un esprit ludique. Pourquoi les colombes blanches des savons Dove inspirent-elles la propreté et leurs frères à tête grise, la saleté ? Le privilège blanc est implanté à même le trottoir et le spécisme émotionnel nous habite sans que nous le sachions. Nous domestiquons les chiens et ne mangeons plus de pigeons. Qui sait ce que l’avenir réservera à ces compagnons d’infortune ? J’ai toujours pensé qu’avec les coquerelles, les pigeons nous survivraient.

Comme un espoir

 

La passion est contagieuse et suscite généralement mon admiration. Celle de Chloé nous aura amenées à pourchasser un pigeon qu’elle voit voler vers le sud, rue de Bleury. Nous empruntons la ruelle derrière le Belgo et tout de suite elle les aperçoit sur le toit du 6e étage. Ils descendent vers nous, virevoltant comme des anges. Et une rare colombe blanche s’est mêlée au groupe, comme une apparition, un espoir. J’aime les entendre roucouler, comme des amants. Nous les observons et Chloé se mêle à eux.

« Ils sont très ouverts d’esprit sexuellement. Ils ont un partenaire pour la vie, mais peuvent aller voir ailleurs. Par contre, ils élèvent les bébés ensemble. Ils sont avant-gardistes », note l’anthropologue du macadam urbain.

— Ils ont peut-être des choses à nous apprendre sur le couple et la monogamie ? osé-je.

— En fait, ils suscitent un malaise chez nous, car nous admirons les animaux sauvages, nous aimons aussi les animaux domestiqués, mais les pigeons sont hors catégorie.

Ce sont des sans-abri du bitume, nichés quelque part entre les hauteurs et les pavés, dédaignant les arbres.

 

Dans le ciel, au-dessus de l’église Saint-James, nous apercevons des faucons qui planent. Chloé scrute les gratte-ciel : « Quand un faucon arrive, ils vont se séparer et aller derrière lui. Ils n’attaquent pas. C’est un oiseau pacifiste. Il n’est qu’amour. Et pourtant, on le traite si mal. »

Ce ne serait pas la première fois qu’on crucifie un innocent.

cherejoblo@ledevoir.com

Instagram : josee.blanchette

Joblog | Dix ans et tout à fait pertinent

Jour de pluie, je glisse la main vers l’exemplaire de Nouveau Projet qui traîne. Le numéro qui souligne les dix années de ce magazine essentiel est fourni — j’ai été touchée par l’entrevue avec la journaliste Michèle Ouimet —, mais je commencerai par la fin, « Avoir son steak sans l’animal mort », d’Élise Desaulniers et Martin Gibert (deux véganes convaincus), sur la viande végétalienne ou l’agriculture cellulaire élaborée à partir de cellules d’animaux vivants. Des usines sont déjà en production et on parle même de lait sans vache. Cette percée dans l’aliment copié-collé sans les effets néfastes sur le bien-être animal et sans l’impact sur les forêts amazoniennes est très rapide. Les auteurs rappellent qu’à la Conférence de Glasgow de 2021 (COP26), seulement 40 % des plats étaient végétaliens… même si l’indice de carbone était indiqué pour chaque plat, 4 kg pour un burger, près de zéro pour une salade écossaise de betteraves et brocolis. Il y a encore loin de la raison aux lèvres. Et les deux auteurs voient dans cette viande de culture la fin de notre dissonance cognitive. bit.ly/3jFEMH0

Vu l’exposition Faucons Pigeons à la galerie SBC, organisée par 16 étudiantes en histoire de l’art de l’UQAM dans le cadre du cours Organisation d’une exposition, sous la direction de Christina Contandriopoulos et Valeria Téllez Niemeyer. La commissaire de l’expo est Chloé Roubert. Vous avez jusqu’à demain pour y passer. Avec un peu de chance, vous verrez peut-être les faucons de l’Université de Montréal dans leur nichoir (diffusion en direct). C’est gratuit ! bit.ly/3uFRXhe

Lu Dans l’oeil du pigeon, de l’éthologue et biologiste Luc-Alain Giraldeau, également doyen de la Faculté des sciences de l’UQAM. Son essai préfacé par Boucar Diouf est né du regard qu’un pigeon — qu’il a étudié — posait sur lui, ce spécimen étrange d’animal humain. « En m’imaginant ce qu’il pouvait voir de moi, j’ai constaté que j’étais tout aussi étrange pour lui qu’il l’était pour moi. » Cela l’a mené à l’éthologie. « Chaque espèce vit, ni plus ni moins, dans un monde distinct, étranger et inatteignable, une exoplanète pourtant à portée de main. » Un ouvrage qui change notre regard narcissique sur le monde. bit.ly/37Pd8oe

Salivé en feuilletant le dernier livre de Josée di Stasio, Mes carnets de saison. Printemps-été. C’est bourré de vert, de légumes et d’herbes fraîches. Des recettes de poulet en abondance, mais aussi du végé. Une facture classique quant aux recettes revisitées (houmous aux edamames et coriandre ou tarte à la tomate), de quoi se mettre sous la dent pour ces apéros dehors et pique-niques qui recommencent. Et les pigeons seront bien heureux de picorer les restes au parc. bit.ly/3xsRgtD

Sourcillé devant le projet pilote au sujet de chiens en transport collectif à Montréal. Hâte de voir appliquée cette idée de sans-génie, et je vais militer moi aussi pour me promener avec mon pigeon biset en laisse en autobus.



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