Santé!

Ma grand-mère, à la fin de nos soupers de famille, s’amusait parfois à jouer les oracles. Elle feignait, dans des faux-semblants plutôt convaincants, de lire le destin de chacun selon la disposition des feuilles de thé échouées au fond des tasses. Que pouvait-elle bien voir de l’avenir, au milieu de feuilles infusées ?

Dans chaque feuille de thé, rapportent diverses enquêtes, il faut désormais considérer les traces d’insecticides capables de nous rendre malades. C’est dans le thé vert, pourtant réputé et célébré, qu’il s’en trouverait le plus, rapporte une étude de 60 millions de consommateurs, sorte de Protégez-vous des Français. Mais les autres thés sont loin d’en être exempts. En Chine et en Inde, principaux fournisseurs de ces petites feuilles, les fongicides et les pesticides sont utilisés gaiement. De 60 à 90 % de ces chimies néfastes, déposées sur les plantes, migrent dans l’eau lors de l’infusion. Dangereux ? À long terme oui, laissent présager les études. Cancérigène même.

Comme bien des gens, je consommais plus de thé qu’avant. Les effets dépressifs d’une vie cloîtrée me semblaient quelque peu dilués dans les effluves joyeux de la bergamote d’un bon thé noir. Depuis la pandémie, les ventes mondiales de thé auraient bondi de plus de 10 %. Mais est-elle santé, ma tasse de thé ?

Qu’est-ce qui se retrouve sous notre dent, au nom de l’expansion des rendements ? La destruction de l’Ukraine, un des principaux greniers à blé de la planète, ne risque pas d’encourager une réglementation mondiale plus sévère à l’égard du glyphosate, cet herbicide total qui continue d’être largement utilisé en agriculture. La farine d’où l’on tire notre pain provient à majorité de plantes soumises au glyphosate. Ces céréales que nous avalons en contiennent dans une large proportion. Les liens entre glyphosate et le cancer sont pourtant loin d’être négligeables. Les personnes les plus exposées à ce produit risquent, entre autres choses, de développer plus vite des cancers du système immunitaire.

Allez savoir ce qui circule désormais jusqu’au tréfonds de nous ? Par exemple, ce n’est pas qu’au fond des océans que le plastique s’accumule. Le corps humain n’en est pas exempt, vient de montrer une étude conduite par des universitaires des Pays-Bas et publiée dans la revue Environment International. Nous savions déjà que chacun avale, sans le vouloir, au moins 250 grammes de plastique chaque année. Mais pour la première fois, des chercheurs ont mesuré des concentrations de plastique dans le sang humain. Des microparticules ont été détectées dans le flux sanguin de 80 % des sujets étudiés. Ces fragments peuvent a priori limiter la capacité des globules rouges à transporter l’oxygène dans le corps. Le temps du plastique, n’est-ce pas fantastique ?

D’ici 2040, la production mondiale de plastique est prévue doublée. Le plastique ne constitue qu’un élément de notre dépendance aux produits pétroliers. Nous continuons de plus belle d’être prisonniers d’un réseau de transport lié au pétrole. Nous ne parvenons pas à nous en échapper parce que nous en sommes les gardiens autant que les agents de développement. Si bien que nous travaillons de plus en plus pour seulement parvenir à payer ce qui est censé nous permettre de nous déplacer. Ce qui fait que l’automobile, cette cabine montée sur roues, est parvenue à contrôler une bonne partie de nos vies, comme si l’humanité était impensable sans elle.

Pour nourrir de plus belle ce système qui nous avale, nous en sommes à subventionner, à grands frais, surtout au bénéfice des plus nantis, l’achat de très coûteuses voitures électriques. Pour acheter ces carrosses, ce sont au minimum 8000 $ de fonds publics qui sont offerts à ceux pour qui ces véhicules ne constituent souvent qu’une forme de rehaussement supplémentaire de leur standing, sans qu’on leur demande de revoir leurs habitudes de consommation. Tandis que se développe un parc de hideuses bornes de recharge individuelles plantées en bordure des rues, lesquelles garantissent des places de stationnement bien situées aux propriétaires fortunés de ces véhicules, les problèmes engendrés par le surdéploiement de l’automobile dans nos sociétés demeurent entiers.

L’État québécois vient de jeter en l’air 500 $ afin que chaque citoyen puisse les attraper en croyant se libérer de l’inflation. Il s’agit là, supposément, d’une mesure concrète pour ralentir l’inflation. Elle ne s’attaque pourtant en aucune façon au mode de vie qui l’engendre, se contentant au contraire de la nourrir. Ceux qui ne croient pas aux effets bénéfiques de pareille action dérisoire sont pourtant accusés, dans les lieux branchés, de manquer de réalisme ! Dans un dessein plus large, pourquoi un gouvernement n’offrirait-il pas plutôt, par exemple, la même somme en guise de subventions à l’achat d’un vélo ? En parallèle avec le développement et l’électrification de transports collectifs, un soutien concret au développement du vélo offrirait des effets immédiats tant sur la santé que sur la fluidité des déplacements de proximité.

Comment réfléchissons-nous à l’avenir de la santé ? Le ministre de l’Agriculture du Québec vient d’accorder 3 millions à Pepsico pour développer une usine de chips à Québec. L’annonce en a été faite au nom de l’autonomie alimentaire ! Combien d’études montrent pourtant à quel point la malbouffe nous coûte cher collectivement ? Pendant ce temps, le très provincial ministère de l’Environnement affirme, de son côté, qu’il ne saurait en faire plus. « Impossible », dit-il. Voilà apparemment tout ce qu’un gouvernement est à même d’offrir lorsqu’il ne s’appuie que sur le vent du présent.

Pour digérer tout ça, vous reprendrez bien une tasse de thé bien infusée ?

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