Une élection européenne

Au-delà d’une élection française, le second tour de la présidentielle qui opposera, le 24 avril, Emmanuel Macron et Marine Le Pen se déroulera dans un paysage européen et international plein de périls.

La candidate du Rassemblement national représente aujourd’hui l’avant-garde d’un vaste mouvement de réaction contre l’Europe et la mondialisation. Mais c’est également un mouvement « classiste », qui met en avant, en cachant habilement ses outrances identitaires (passées ?), la question économique et l’appauvrissement — réel ou allégué — des classes populaires.

Face à l’internationaliste Macron, optimiste sur les vertus de l’ouverture économique libérale, qui représente « la France d’en haut », elle incarne avec efficacité la méfiance et le repli face à une mondialisation qui n’a pas porté ses fruits pour tous.

Pesant lourdement sur cette campagne électorale, il y a aussi la question de la guerre. Depuis bientôt deux mois qu’elle dure et bouleverse l’ordre géopolitique, on a souvent répété que Poutine « a eu tout faux ». Parce que son blitzkrieg s’est vite enlisé. Parce qu’il tablait sur un Occident tétanisé, divisé et incapable de réagir.

À court terme, il est indéniable que le dictateur russe en a été pour ses frais. Son armée au sol s’est révélée un tigre de papier, d’une impréparation et d’un amateurisme stupéfiants. La réaction occidentale a été forte et rapide : solidarité spontanée des Européens envers les Ukrainiens, aide matérielle et militaire, sanctions économiques.

Mais au-delà, à moyen et à long terme, le maintien de cet engagement européen (et de celui, en parallèle, des États-Unis) reste sujet à caution.

La fermeté de l’Union européenne vis-à-vis de Moscou, dans la fourniture et l’acheminement de l’aide, dans l’application de sanctions… cette fermeté se maintiendra-t-elle ? En particulier s’il faut étendre les sanctions jusqu’à bloquer le gaz russe ? Au prix d’une récession économique, d’une explosion des tarifs de l’énergie, d’une inflation générale — y compris pour la nourriture ?


 

C’est ici qu’intervient le facteur Le Pen et ce qu’il représente politiquement et diplomatiquement.

Marine Le Pen, comme d’autres leaders populistes de droite en Europe, a une affection marquée pour l’homme de Moscou. C’est une prorusse, qui, au fil des ans, a multiplié les marques d’allégeance et d’admiration envers Poutine, s’exhibant au Kremlin avec lui en pleine campagne présidentielle de 2017.

Son « rétropédalage » des derniers jours devant les atrocités de Boutcha et de Kramatorsk était du bout des lèvres (« oui, ce sont des crimes de guerre »), sans qu’elle ait pu — ou voulu — nommer clairement l’agresseur et l’agressé !

Il y a un demi-siècle, on retrouvait une Internationale communiste comme « cinquième colonne » de Moscou dans les sociétés européennes (PC français, italien, espagnol) ; depuis les années 2010, la nouvelle « internationale » — malgré un paradoxe apparent — est formée des nationalistes d’extrême droite : les petits frères et les petites sœurs idéologico-stratégiques de Poutine.

Leurs noms : Le Pen, Salvini, Orbán… Viktor Orbán, premier ministre hongrois, a été réélu triomphalement il y a une semaine, dans une « démocratie » certes bancale et manipulée, mais où il conserve d’indéniables appuis populaires.


  

Autrement dit : il existe — et l’élection présidentielle française est un test crucial de cette tendance — un « réservoir stratégique » dans les opinions publiques et les configurations politiques européennes. Ce réservoir peut miner, voire contrecarrer la volonté, affichée jusqu’à maintenant, de résister aux menées politico-militaires de Moscou.

Concrètement, il y a en France une part importante, peut-être majoritaire, de l’opinion pour qui la nécessité de défendre l’Ukraine et de l’aider matériellement passerait vite au second rang face aux questions de pain et de beurre, et qui s’opposerait dans tous les cas au moindre sacrifice personnel pour cette cause.

Aux votes de Le Pen et de Zemmour combinés (30 %), on peut ajouter ici ceux de Mélenchon qui, malgré ses profondes différences, a longtemps convergé avec ces derniers sur la question russe. Et on arrive à un total de 52 %.

L’élection de Marine Le Pen serait une catastrophe pour la stratégie occidentale face à Poutine.

 

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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