Pour une citoyenneté numérique

Je constate souvent, comme vous j’en suis sûr, et parfois avec effroi, de troublants comportements sur les réseaux sociaux, où sévissent des trolls, où on pratique sans gêne les attaques souvent anonymes contre des personnes et où on se livre à des impolitesses en tous genres.

Tout cela, du moins sur les médias sociaux que j’utilise, est typiquement le fait d’adultes ; et pour ceux-ci, il n’y a probablement plus grand-chose à faire.

On peut toutefois, et on devrait même, en même temps qu’on prépare les jeunes à naviguer de manière plus critique, les préparer à faire preuve d’un certain savoir-vivre et d’une bienséance dont il est grand temps qu’ils s’imposent dans le monde virtuel. Cela leur sera sans doute utile dès aujourd’hui, sur les réseaux sociaux qu’ils fréquentent, mais aussi, on peut l’espérer, demain, sur les métavers et toutes ces autres réalités virtuelles qu’ils fréquenteront, mais qu’il est bien difficile de prédire.

Vous avez deviné où je m’en vais.

Il y a là un beau défi pour ce nouveau cours consacré à la citoyenneté qui sera bientôt offert dans nos écoles : celui de dessiner une citoyenneté numérique.

On devrait, je pense, faire connaître aux jeunes, outre toutes ces excellentes raisons de rester méfiants et critiques à l’égard de ces réseaux, insister sur certains faits parfois peu ou mal connus qui sont autant de raisons de faire preuve de ce savoir-vivre virtuel que dessine la nétiquette.

En voici quatre à titre indicatif — il y en a bien d’autres.

Des incitatifs à rester polis

On devrait d’abord rappeler, de manière frappante, le gigantisme des technologies concernées et ce que cela signifie concrètement. Qui croit que ce qu’il dit ou fait reste (totalement ou relativement) privé et à l’abri, comme semblent le penser certains trolls, devrait être enclin à y repenser.

Considérez ce qui suit : Google traite, estime-t-on, des dizaines de milliers (j’ai lu 70 000) de demandes de recherche à la seconde. Je vous laisse calculer ce que cela fait par année.

Quand les données recueillies peuvent être regroupées et combinées avec les traces que vous laissez sur tous les sites que vous visitez, vous n’êtes plus aussi privés ou anonyme que vous le pensiez. On sait pas mal qui vous êtes, ce que vous faites, dites, achetez, voire pensez. Avec un peu de GPS en prime, on pourra même localiser où vous habitez. Bref : vous êtes vus. Nommés. Et tout ça est gardé en mémoire. Et peut même être vendu, car il y a pour cela des vendeurs et des acheteurs. Voilà donc un bon argument à faire connaître pour inciter les gens à rester polis.

En voici un autre : méfiez-vous de vos émotions dans le monde virtuel.

On sait, notamment depuis une célèbre recherche menée par A. Kramer, J. Guillory et J. Hancock (publiée en 2014 dans Proceedings of the National Academy of Sciences et portant sur quelque 700 000 usagers de Facebook) que, même sans interactions directes, les émotions sont transmises sur les réseaux sociaux, qu’elles sont en ce sens « contagieuses » et que les usagers des réseaux peuvent ainsi être manipulés. Le programme Reinforce concocté par Google après son achat de YouTube, et qui a fait augmenter de manière extraordinaire les visionnements, est en ce sens exemplaire et l’histoire mérite d’être connue et contée. Qui sait, cela explique peut-être la réaction très émotive de tel ou tel troll ?

Plus encore, on devrait apprendre comment nos fréquentations, nos lectures, nos visionnements, en partie manipulés par des algorithmes (il faut ici prendre le temps d’expliquer ce que c’est et de quelle manière eux aussi, contre-intuitivement, peuvent être biaisés), nous insèrent dans des bulles, qui sont comme des chambres d’écho dans lesquelles on n’entend plus que le ronronnement de ce qu’on croit savoir après y avoir sérieusement pensé.

C’est là une dangereuse illusion, qui conduit à cet étrange effet (baptisé Dunning-Kruger) caractérisé par un excès de confiance en soi caractéristique des ignorants ou des personnes peu savantes. L’excès de confiance en soi qui nourrit un manque de confiance, là où on devrait l’accorder aux plus expérimentés : voilà un beau paradoxe… Lui aussi nourrit le troll…

Savoir tout cela, et en mettant le tout bout à bout, devrait inciter à moins de prétention et d’arrogance et à plus de nuance et de politesse quand on prend part à la conversation démocratique sur les réseaux sociaux.

À quoi ressemble la nétiquette à promouvoir et à pratiquer ? Je vous suggère ce lien qui avance des idées intéressantes dont vous pourrez vous inspirer en classe.

Il va de soi que rien de tout cela ne saurait être l’affaire de la seule école et on peut espérer que la famille y contribuera aussi. L’association Lève les yeux, en France, a récemment avancé à ce sujet des propositions qui font jaser. Je vous laisse en vous en rappelant quelques-unes que les jeunes parents voudront sans doute méditer.

La part de la famille

 

On n’y va pas par quatre chemins, comme vous le constaterez.

Pour les enfants : pas d’écran avant cinq ans ; moins d’une heure par jour d’écran entre six et douze ans, et toujours en compagnie des parents ; pas de cellulaire avant 15 ans.

Pour toute la famille : pas d’écran le matin ; pas d’écran durant les repas ; pas d’écran dans la chambre. (Je soupçonne que bien des adultes, dont moi, auront du mal à suivre cette recommandation…)

Une lecture

 

Les recommandations de Lève les yeux sont exposées et justifiées dans La guerre de l’attention. Comment ne pas la perdre, d’Yves Marry et Florent Souillot, L’échappée, Paris, 2022.

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