Sur la discrimination positive

Certains aspects de notre conversation démocratique me fascinent et me terrifient.

Tant d’experts, pour commencer, se prononçant avec une superbe assurance sur tant de sujets complexes, parfois en quelques mots, quand ce n’est pas en 280 caractères.

Tant de gens dont la conclusion sur un sujet controversé, difficile, aurait pu être correctement prédite juste par leur statut ou leur appartenance à un groupe ou à une institution.

Tant de gens, tant de fois, qui ne me répondent pas de manière convaincante à cette simple question : quels sont les meilleurs arguments avancés par les gens qui pensent autre chose que vous, voire le contraire ?

Certains problèmes sont pourtant très compliqués, et il ne devrait pas être rare de finir par adopter à leur sujet une position qu’on ne trouve pas entièrement satisfaisante, qui reconnaît que d’autres points de vue ont une indéniable valeur et… en étant bien content de ne pas avoir à ériger en règle collective ce que l’on pense être juste.

Un problème de ce genre nous est en ce moment apporté par l’actualité et concerne justement l’éducation. Je parle de ces offres d’emploi de professeur ou de titulaire de chaire qui, en vertu d’un programme fédéral subventionné dont bénéficient les universités qui s’y conforment, sont réservées à des personnes appartenant à certains groupes (Autochtones, communautés racisées, handicapés, femmes, etc.) ou pour lesquelles on leur accorde une certaine priorité.

Ce qui est en jeu ici, c’est ce qu’on appelle la « discrimination positive » (DP), « affirmative action » aux États-Unis, où cette expression est née en 1961. Les pratiques qu’elle a fini par déployer n’ont cessé de susciter, et c’est particulièrement le cas en ce moment, de vives controverses.

Voici quelques éléments pour stimuler votre réflexion sur ce polémique sujet que je ne fais qu’effleurer en quatre arguments.

Deux arguments en faveur de la DP à l’université

La DP est un outil permettant de corriger les injustices passées subies par certains groupes. Appelons cela l’argument de la justice réparatrice. Il a du poids. Mais il a aussi contre lui d’autres bons arguments.

Posons, et ce n’est pas toujours simple à établir, que ces injustices qu’on veut corriger sont largement, voire totalement attribuables à des injustices passées. Rappelons-nous, pour ce faire, que chaque pays a son histoire particulière, ce qui change parfois notre première perception des choses.

Mais n’y a-t-il pas un danger de commettre de nouvelles injustices en voulant en corriger une autre ? Par exemple, en écartant des candidats plus compétents — issus de la majorité non discriminée hier, ou de la majorité d’aujourd’hui qui était hier encore discriminée, ou même d’autres minorités actuellement discriminées (les Asiatiques aux États-Unis, disons) ? N’y a-t-il pas là un risque de discrimination inversée ?

De plus, si on admet, comme on le devrait, que plusieurs facteurs peuvent contribuer à expliquer les inégalités de résultats (motivation, aptitudes, soutien familial, intérêt, classe sociale), pense-t-on tout résoudre, voire s’attaquer aux vrais problèmes, en pratiquant la DP ?

Ces programmes rendent possible, à l’université puis dans la société, une diversité conforme à celle de la population et procure ainsi des bénéfices dont tous bénéficieront, notamment sur le plan économique, mais aussi social : il y aura des médecins, des psychologues et ainsi de suite autochtones, noirs, etc. C’est là l’important argument de la diversité/inclusion.

Mais d’autres laissent entrevoir de possibles effets négatifs.

On pourrait craindre de contribuer à la stigmatisation des individus ayant bénéficié de ces politiques, qui seraient perçus comme ne les méritant pas ou, pire, qui intérioriseraient cette idée et penseraient ne pas mériter leur poste, leur statut et en souffriraient.

On évoque encore la possible division de la société en groupes qui en résulterait et qui serait nuisible à un certain idéal citoyen universaliste.

Enfin, la diversité doit-elle toujours être privilégiée ? Plutôt que quoi ? Et pourquoi ?

Deux arguments contre la DP à l’université

Jouer ce jeu, disent certains, c’est, pour les universités, en partie pour des raisons bassement financières, porter atteinte à la nature de l’institution et en particulier au critère du mérite intellectuel, qui seul devrait y prévaloir.

Certes. Mais ce mérite, répondent d’autres, est une illusion déjà passablement mise à mal par les immenses inégalités (économiques, culturelles, et autres) devant l’institution, laquelle parfois même les aggrave — je pense, aux États-Unis, à ces parents riches qui font de généreux dons à l’université que fréquentera leur enfant aux notes médiocres ou à ces programmes sportifs où le mérite intellectuel ne joue pas un grand rôle. Pourquoi ne pas considérer d’autres critères qui sont pertinents ?

Jouer ce jeu, disent d’autres, c’est accorder une dangereuse priorité au groupe sur l’individu, et seul celui-ci devrait être pris en compte. On ne devrait toujours ne voir et juger qu’un Homo sapiens, par CV anonyme, disons. Et cela, qu’il s’agisse d’une candidature à une chaire de recherche ou… d’un individu en giflant un autre.

Mais, répondra-t-on, c’est là nier tout l’immense poids de l’histoire exercé sur certains groupes et ses effets négatifs qui se font sentir jusqu’à nos jours, des effets qu’on devrait tout mettre en œuvre pour corriger.

Ce qui ferme la boucle et nous ramène à notre point de départ, où des partisans de la DP assureront que ces mesures sont provisoires.

À vous de jouer.

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