Une riposte

C’est une histoire que l’on connaît, une histoire qui s’écrit depuis 2017, dans les tribunaux, les médias, les milieux de travail, les communautés, les familles. C’est l’histoire d’une digue qui a cédé, de paroles et de récits qui ne pouvaient plus rester enfouis ; une histoire dont on connaît désormais toutes les nuances : la douleur, le doute, la frustration, l’espoir, la solidarité.

C’est une histoire qui s’écrit depuis les premiers sursauts du mouvement #MoiAussi, ou alors depuis des siècles : des femmes encaissent les violences en silence, jusqu’au point de rupture. Puis, lorsqu’elles parlent enfin, elles en paient encore le prix — le fardeau variant bien sûr en fonction de la place qu’elles occupent dans l’espace social. Ainsi, chaque nouveau chapitre met en scène son lot d’obstacles, d’assauts, et met en relief la répartition cruellement inégale de la possibilité de se défendre.

Chez nous, parmi les femmes qui ont tous les moyens à leur disposition pour se défendre, on retrouve au premier chef Julie Snyder et Pénélope McQuade, aujourd’hui visées par une poursuite en diffamation, lancée par Gilbert Rozon, pour des propos tenus à la télévision, à l’automne 2020. Vendredi dernier, les deux animatrices ont essuyé un revers, alors que la Cour d’appel du Québec a conclu que la poursuite intentée par le fondateur de Juste pour rire n’était pas une poursuite-bâillon, et que le dossier pourrait être entendu sur le fond.

Pour rappel, en septembre 2020, en direct à son émission La semaine des 4 Julie, Julie Snyder expliquait à Pénélope McQuade, invitée sur le plateau ce jour-là, qu’elle avait été inspirée par sa prise de parole pour dénoncer, elle aussi, une agression qu’elle aurait subie aux mains de Gilbert Rozon. Julie Snyder s’était alors adressée directement à la caméra, en ces termes : « Je voudrais juste dire à Gilbert Rozon que je n’ai pas pu lui dire non parce que c’est arrivé pendant que je dormais. Je dormais dans un endroit où il y avait des gens de Juste pour rire […] Je ne pouvais pas dire non, parce qu’on ne me l’a pas demandé. »

Je me souviens d’avoir été impressionnée par la radicalité de sa prise de parole, dans un contexte où je ne l’espérais pas. Il y avait quelque chose dans « l’adresse » — toi, je veux te dire que je me souviens, et que je sais maintenant nommer ce que j’ai ressenti — qui tranchait avec les codes strictement réglés, entendus, consensuels de la télévision. Il m’a aussi semblé qu’il y avait, dans cet usage spécifique du pouvoir, un geste de résistance au sens fort. En s’adressant à la caméra, Julie Snyder ne s’adressait pas seulement à Gilbert Rozon. Elle disait aussi : je suis l’une des femmes les plus puissantes des médias québécois et j’utilise cette tribune, la mienne, pour te dire que je ne plierai pas. Quelque chose comme l’ébauche d’une riposte.

Il n’est en ce sens pas surprenant que cette prise de parole ait aussitôt été sanctionnée par une poursuite en diffamation. On imagine la colère suscitée par une telle saisie du pouvoir là où on ne l’attend pas.

Cette poursuite, a-t-on appris par l’entremise des journalistes ayant eu accès aux 500 pages d’un témoignage livré sous serment à l’automne 2021, est devenue l’occasion pour Gilbert Rozon de vider son sac, quatre ans après la vague de dénonciations de 2017. Il n’en peut plus, disait-il dans ce témoignage, d’être la « carpette sur laquelle tout le monde s’essuie les pieds », et il déplorait que les victimes d’agressions sexuelles soient devenues « nos nouveaux héros ». Il mentionnait aussi avoir « hâte que quelqu’un s’excuse » pour les mensonges répandus à son sujet sur la place publique. Rappelons que Gilbert Rozon a été acquitté en décembre 2020 au terme de son procès criminel pour le viol allégué d’Annick Charette. Il est toutefois toujours visé par six poursuites civiles intentées par des femmes soutenant avoir subi des agressions et du harcèlement.

La conviction d’être persécuté, la vengeance judiciaire : on reconnaît bien la stratégie. Toujours est-il que, réagissant à la décision la Cour d’appel dans la poursuite intentée par Rozon, dont elle juge le caractère abusif, Julie Snyder déclarait lundi avoir la ferme intention de raconter son histoire en cour. « Quoi qu’il advienne, je me tiendrai debout et raconterai la vérité » disait-elle en entrevue avec Le Devoir.

Il est tentant d’être découragé par la tournure des événements dans ce que l’on connaît aujourd’hui comme « l’affaire Rozon ». L’enlisement des poursuites dans les dédales de la justice civile, l’acquittement des accusations criminelles dans une décision où l’on mentionne pourtant explicitement que la version de l’accusé n’est pas crédible. Et maintenant, il faut subir la complainte de la soi-disant victime d’une vindicte populaire. On pourrait croire que la défaite est totale, que le mouvement #MoiAussi n’a pas réussi, au fond, à faire bouger les lignes, ou si peu. Pourtant, cette histoire, l’histoire de la fin du silence, continue d’être écrite, envers et contre tout.

Il y a peut-être ici de lointains relents de la saga de la gifle qui obsède la planète depuis une semaine. Alors que l’on discute partout de la légitimité des gestes posés au nom de la « défense des femmes », il n’a jamais été aussi clair — et nous le savons toutes d’instinct — qu’en contexte patriarcal, les femmes se sont toujours défendues seules.

C’est peut-être ainsi qu’il faut lire le mouvement #MoiAussi et ses suites : comme l’histoire de la construction d’une stratégie d’autodéfense, l’histoire d’une riposte longtemps espérée, dont personne ne s’excusera.

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