Culpabilité occidentale

La guerre russe contre l’Ukraine suscite, un peu partout, indignation et solidarité. Une quarantaine de pays, dont les 27 de l’Union européenne, ont adopté des sanctions contre Moscou. En Europe, en Amérique du Nord, jusqu’au Japon et à Taiwan, les sociétés sont mobilisées, « nous sommes tous ukrainiens »…

Lors de deux votes à l’Assemblée générale de l’ONU, quelque 140 États (sur 193) ont dénoncé l’invasion et les menaces nucléaires de Vladimir Poutine. Des pays importants se sont abstenus, y compris des amis de la Russie… par discrétion stratégique. Quatre dictatures ont voté carrément avec Moscou.

Largement partagés, ces sentiments ne sont pas universels. En Amérique latine, en Afrique, l’anti-impérialisme et l’anti-colonialisme ont de beaux restes. Et ce, même si l’impérialisme américain et les colonialismes européens n’asservissent plus ces pays. En fait, les nouveaux colonialismes en Afrique seraient plutôt… russe et chinois !

Là-bas, on vit cette crise sur un mode passif et lointain, voire rétif (« vous ne nous aurez pas dans vos hypocrites solidarités occidentales »), quand ce n’est pas carrément pro-Moscou. Avec ce réflexe pavlovien et binaire : « Si les États-Unis sont d’un bord de la clôture, alors nous sommes forcément de l’autre. »

Cela donne par exemple cet intellectuel algérien qui, dans les pages du quotidien Le Matin (26 mars), y va d’une longue analyse où on lit :

« La politique des deux poids, deux mesures, ou comment la vie d’un Occidental vaut plus que celle d’un autre humain. […] La totalité des médias, la totalité des États occidentaux, des instances “internationales” (donc, occidentales) se sont mobilisés et invoquent la démocratie, les droits de l’homme, le droit “international” pour aider l’Ukraine et sanctionner la Russie. La chasse aux sorcières est enclenchée. »

Ou encore cet éditorial d’un quotidien du Mali, pays où les accointances russes chassent aujourd’hui la France : le journal Malikilé du 3 mars souligne « le cynisme et l’hypocrisie des Occidentaux […] qui soutiennent des dictatures en Afrique et au Moyen-Orient ». Il enjoint à l’Afrique de conserver « sa neutralité ».

Il y a aussi ce texte plus autocentré d’un intellectuel palestinien, Asad Ghanem (Middle East Eye, 22 mars), qui, tout en appuyant fortement les Ukrainiens « qui résistent à l’agression barbare de la Russie », interpelle directement Zelensky :

« Dans votre discours à la Knesset, écrit Ghanem, vous avez inversé les rôles d’occupant et d’occupé. […] Je vous exhorte à cesser de soutenir nos oppresseurs. » Mais il n’en fait pas une condition de son propre appui à la cause ukrainienne.

Ce faisant, Ghanem ne tombe pas dans le simplisme et les faux parallèles de la plupart des idéologues anti-impérialistes devant l’Ukraine… qui n’ont de cesse de changer de sujet et de ramener les crimes passés des États-Unis, à commencer par l’Irak.

« Où étiez-vous, sur l’Irak ?

– Je manifestais contre, mon adjudant !

– Ah, mais… vous êtes hypocrite ! Il y avait l’Irak, et aujourd’hui on veut nous embrigader dans cette histoire d’Ukraine. »

Ce dialogue ne va nulle part, car basé sur l’illogisme et la mauvaise foi (ou la stupidité) d’une des deux parties dans la discussion. Parce que, curieusement, ce rappel de l’Irak (les mensonges, les fausses preuves, les victimes civiles, etc.) ne sert pas ici à dénoncer… mais bien à excuser l’invasion actuelle ! Le syllogisme et le contresens au service de la propagande.

Il y a aussi, parmi les arguments « anti-ukrainiens », le procès des solidarités sélectives, entre privilégiés blancs du Nord : on invoquera par exemple les Palestiniens, ces grands oubliés…

Ainsi que l’écrit Kamel Daoud : « Cet argumentaire inversé veut que les solidarités européennes avec les Ukrainiens soient déjà un crime en soi, un crime de privilèges. » (Le Point, 17 mars 2022)

Si on répète inlassablement que l’Occident et l’impérialisme sont toujours coupables de tout, y compris — à Dieu ne plaise — d’une bombe atomique russe sur Kiev… cela revient à dire que Poutine ne l’est pas, et qu’il ne fait au fond que réagir à une autre agression, antérieure et bien plus grave.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

 

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