Une décennie en boucle

Même s’il faisait moins chaud que le 22 mars 2012 mardi à Montréal, quelques milliers de manifestants sont tout de même descendus dans la rue pour réclamer la gratuité scolaire de la maternelle à l’université, exactement dix ans après la grande manifestation ayant marqué le début du printemps étudiant.

Il y a une décennie, à pareille date, près de 200 000 personnes défilaient dans la métropole pour s’opposer à la hausse des frais de scolarité annoncée par le gouvernement libéral de Jean Charest. Plus de 300 000 étudiants du cégep et de l’université étaient déjà en grève à ce moment-là, et il devenait clair que les ambitions gouvernementales se heurteraient à un barrage étanche.

Cette semaine, évoquant le souvenir du printemps 2012, une cinquantaine d’associations étudiantes représentant plus de 80 000 étudiants de toute la province ont tenu des journées de grève pour dénoncer la précarité étudiante et réclamer un engagement clair dans la lutte pour la justice climatique. Au même moment, à Québec, le gouvernement dévoilait son dernier budget avant les élections.

Les omissions du budget

 

On a beaucoup dit, déjà, que le plus récent budget présenté par le ministre des Finances, Eric Girard, était électoraliste et sans grande vision. Distribution de petits cadeaux fiscaux en parts égales à tous les contribuables sauf à une fraction des plus riches, absence de plan cohérent pour aider les citoyens à absorber l’augmentation du coût de la vie, manque d’ambition criant en matière de lutte contre les changements climatiques… Après tout, est-ce si surprenant, à six mois des élections ? La critique est tout entendue. Reste que les omissions de ce budget font curieusement écho aux revendications portées cette semaine par les étudiants.

Le gouvernement s’est targué d’avoir voulu faire la part belle à l’enseignement supérieur dans ce budget, en investissant 1,3 milliard pour pallier la pénurie de main-d’œuvre et former plus de gens dans les secteurs clés de l’économie. L’orientation était déjà claire dans la mise à jour budgétaire de novembre dernier, dans laquelle on annonçait un programme pour favoriser la formation dans les secteurs essentiels et « stratégiques ». Or, elle l’est d’autant plus aujourd’hui : les études, confirme-t-on, ça sert avant tout à répondre aux besoins du marché. Pour le reste, les étudiants peuvent bien ramer.

La condition étudiante s’est détériorée

On a promis cette année de limiter l’indexation des frais de scolarité, afin que l’inflation exceptionnelle ne se répercute pas de manière déraisonnable sur la facture des étudiants. Reste que, dix ans après la grève de 2012, la condition étudiante s’est bel et bien détériorée.

L’indexation des frais de scolarité, adoptée comme « compromis » à l’issue du printemps 2012, porte désormais à 4310 $ la facture annuelle d’un étudiant universitaire de premier cycle. Il y a dix ans, c’était plutôt 3238 $. Non seulement les frais de scolarité ont augmenté proportionnellement plus vite que le revenu moyen, selon le calcul effectué par le site militant Gratuité scolaire, mais il en coûte aujourd’hui nettement plus cher de se nourrir et, surtout, de se loger, à l’heure de la crise du logement.

S’ajoute à cela la galère des parents étudiants, qui ont un mal fou à trouver une place en garderie pour leur petit, les forçant souvent à ralentir la poursuite de leurs études ou alors à les abandonner. On l’a beaucoup dit ces derniers temps, il s’agit d’un recul net pour les parents de ma génération, et surtout pour les jeunes mères, qui ne peuvent plus compter sur les bienfaits pourtant incontestables du réseau des garderies subventionnées.

La gratuité scolaire

 

Ce n’est donc peut-être pas un hasard si l’idée de la gratuité scolaire resurgit maintenant dans les revendications étudiantes, quoique timidement. En 2012, faut-il le rappeler, une proportion importante des grévistes étudiants ne s’opposait pas seulement à l’augmentation annoncée des frais de scolarité. Il s’agissait aussi de tendre vers la gratuité des études, afin de rompre avec la marchandisation de l’enseignement supérieur et d’affirmer le rôle central de l’éducation dans la vie démocratique d’une collectivité.

Si l’on remet aujourd’hui la gratuité scolaire sur la table, ce n’est pas uniquement un clin d’œil aux mobilisations d’il y a dix ans. Cette idée s’inscrit dans une vision plus large de valorisation de l’éducation et de lutte contre la précarité ; précisément le genre de vision qui nous fait cruellement défaut à l’heure de l’inflation, de la crise du logement, du délabrement des services publics et, bien sûr, de la catastrophe climatique qui point à l’horizon.

Évidemment, les grèves étudiantes organisées cette semaine sont loin d’avoir le souffle qui portait la mobilisation de 2012. Toujours est-il qu’en les observant en parallèle de l’amorce de ce dernier exercice budgétaire avant les élections, on remarque tout de suite le surplace politique qui marque la dernière décennie.

Comme un mauvais disque qui joue en boucle, nous voilà encore à rêver d’équilibre budgétaire et de baisses d’impôts, alors que les populations vulnérables sont plus éprouvées que jamais, et qu’il faudrait de toute urgence se préparer à affronter le plus grand défi de notre époque.

Combien de temps encore pourrons-nous rejouer cette décennie en boucle avant qu’une digue ne cède ?

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