Déroute russe

Non seulement cette guerre ne se déroule pas selon les plans russes, mais une défaite russe n’est plus impossible. Encore faut-il définir ce que serait une « défaite » russe : immobilité croissante de lignes de front, blocage mutuel, épuisement des stocks et des troupes de l’agresseur.

La tentative russe de conquérir l’Ukraine est dans l’impasse. De lourdes pertes, humaines et matérielles, pèsent sur une armée brouillonne, mal préparée, non motivée, aux communications déficientes, qui n’a jusqu’à présent atteint aucun de ses objectifs initiaux : prendre immédiatement Kharkiv (deuxième ville du pays), fondre sur Kiev en trois jours, capturer une vaste bande de terre d’est en ouest face à la mer Noire.

Au sud, il y a le martyre révoltant de Marioupol, mais Odessa reste pratiquement intouchée. Au nord, Kharkiv, collée sur la frontière russe et (comme Odessa) majoritairement russophone, n’a rien voulu savoir du supposé « grand frère secourable contre les hordes nazies » (le fantasme de Vladimir Poutine, qui s’est avéré une « auto-intox » monumentale) : elle résiste de toutes ses forces et n’est pas encore tombée, malgré la pluie de bombes et l’ampleur des destructions.

Des vidéos de chars incendiés et de convois abandonnés inondent les réseaux sociaux ukrainiens, aux côtés d’images de soldats russes morts, de fantassins russes qui se rendent (images en principe illégales selon les conventions de Genève), de soldats russes affamés volant des poulets à des agriculteurs locaux ou pillant des supermarchés.

(Ces images, ces violations du droit de la guerre ne sont rien, faut-il le dire, en comparaison de ce qu’on voit à Marioupol, à Kharkiv ou à Mikolaïv, dont les populations sont décimées et les immeubles détruits en nombre.)

Si on regarde attentivement les cartes, on voit que les lignes de front ont à peine bougé depuis sept jours. Les soldats russes sont tués ou blessés au rythme de 1000 par jour, selon les estimations des services occidentaux (le double, selon la propagande ukrainienne). Ce qui ferait, en date du 19 mars, quelque 7000 morts et 20 000 blessés russes.

Selon des spécialistes militaires cités ce week-end par le Washington Post, sur les 168 groupes tactiques russes… 120 combattent déjà en Ukraine, soit environ 100 000 soldats (sur les 190 000 dépêchés pour faire cette guerre, toutes armes confondues).

Si ces chiffres sont exacts, ils signifient que la Russie a déjà engagé plus des deux tiers de toute sa force de combat au sol… et qu’une part importante de l’armée russe (dans son ensemble) est embourbée en Ukraine.

En faisant l’hypothèse plausible que ce sont bien ces forces-là (infanterie, groupes mécanisés) qui ont subi le plus gros des pertes, cela veut dire que près de 30 % de l’armée de terre russe… a déjà été mise hors de combat. En moins d’un mois. C’est énorme et catastrophique.

Pour le dire autrement :

– La Russie a mobilisé une part très importante de toute son armée dans sa campagne d’Ukraine.

– Elle a déjà perdu près du tiers de ses forces au sol.

– Cette campagne a échoué à remplir ses objectifs initiaux.

– Cette guerre entraîne un affaiblissement stratégique général de la Russie.

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Ce week-end, l’utilisation, très publicisée par le ministère russe de la Défense, d’un missile « hypersonique » (entre cinq et vingt fois la vitesse du son) contre une cible militaire du sud de l’Ukraine ne donne pas forcément un avantage stratégique à celui qui l’utilise. Il s’agit d’un geste à portée symbolique, « bombage de torse » pensé pour impressionner l’ennemi.

On ne sait pas si l’armée russe en a beaucoup (quelques centaines ? quelques dizaines ? quelques unités à peine ?). Les États-Unis ont évalué à 100 millions de dollars pièce le coût des meilleurs missiles hypersoniques : c’est cinquante fois le prix à l’unité, déjà astronomique, d’un missile de croisière américain !

Le recours à un tel arsenal d’ultra-pointe, dont la Russie se vante tel un King Kong tout-puissant, peut masquer la faiblesse générale, voire l’épuisement, de l’ensemble des moyens de l’armée russe dans cette catastrophique campagne d’Ukraine.

L’analyse qui « monte » en ce moment, parmi les services de renseignement américains, français et britanniques, tend à dire que le stock de missiles de précision « classiques » de l’armée russe (Iskander, Boulava, etc.) serait en voie d’épuisement, après les bombardements massifs, souvent depuis la mer Noire, contre Marioupol ou Mikolaïv — ou, sur le front nord, contre Kharkiv ou Soumy.

Ne resterait donc que quelques sinistres « super bijoux », qu’on exhibe en ce moment… et à l’autre extrême, une bonne réserve de bombes grossières, approximatives, non téléguidées et horriblement meurtrières. Sans oublier, bien sûr, des armes nucléaires, chimiques et biologiques, dont l’armée russe, au contraire de l’armée ukrainienne (malgré les folles accusations de Moscou), dispose assurément.

Une telle catastrophe sur le terrain peut-elle amener Vladimir Poutine à se mettre à table et à discuter vraiment ? Ou au contraire, va-t-elle le pousser à une escalade désespérée, avec des bombardements encore plus massifs et indiscriminés ? Ou même… à l’impensable ?

L’avenir du monde se joue en partie dans le cerveau de Vladimir Poutine.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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