Entre mille feux

Il y a un an presque jour pour jour, Myriam Lapointe-Gagnon, une citoyenne de Cacouna, maman d’un bébé de quelques mois, alarmée par l’impossibilité de trouver une garderie pour son poupon, fondait un groupe Facebook intitulé « Ma place au travail ». Elle invitait les jeunes parents, et surtout les jeunes mères prises à la maison faute de place en service de garde, à partager leurs inquiétudes. L’initiative a vite pris de l’ampleur : des milliers de parents ont adhéré au groupe et une pétition de 18 500 noms a été déposée à l’Assemblée nationale dès juin 2021. Puis, il y a eu la consultation publique sur les services de garde éducatifs à l’enfance, la préparation du projet de loi 1 visant à compléter le réseau, et voilà que, dimanche, un rassemblement aura lieu devant l’Assemblée nationale pour dénoncer la persistance de la pénurie de places en garderie.

Au fil des mois, le ton des militantes de Ma place au travail s’est durci, reflétant l’intensification de la précarité vécue par les jeunes parents. Les femmes, surtout, en ont bavé : des études, des carrières ont dû être interrompues ou abandonnées, les dettes se sont accumulées, des situations de dépendance économique se sont créées et la liste n’a pas bougé. Plus de 51 000 enfants inscrits au guichet unique d’inscription sont toujours en attente d’une place en garderie.

Le ministre de la Famille, Mathieu Lacombe, promet toujours de créer 37 000 nouvelles places subventionnées d’ici 2025 pour compléter le réseau, mais en attendant, c’est le quotidien, ici et maintenant, qui use les familles. Il faut éteindre mille feux tous les jours, entre la garde des enfants, le boulot et la vie qui n’en finit plus d’être plus chère.

À ce sujet, c’est l’inflation généralisée qui, aujourd’hui, est sur toutes les lèvres. On pourrait souligner à ce titre qu’il aurait été souhaitable que les regards se tournent plus tôt vers la menace qui plane sur les ménages pris à la gorge par l’explosion du coût de la vie. Après tout, bon nombre de personnes peinaient déjà à joindre les deux bouts bien avant l’inflation record dont on s’inquiète ces jours-ci — surtout après deux années de crise sanitaire. La crise du logement n’était pas moins alarmante l’été dernier, ni celui d’avant, tout comme la hausse de la demande dans les banques alimentaires, très claire depuis le printemps 2020. Mieux vaut tard que jamais, se dit-on. D’autant plus que l’élastique arrive au bout de sa résilience.

Ainsi, les prix à la consommation ont atteint le mois dernier leur plus forte hausse depuis 1991, selon Statistique Canada. Avec le carburant, c’est la facture de l’épicerie qui a le plus gonflé, et on s’attend à ce que les choses s’aggravent encore. Or les données fournies par l’INSPQ à la fin de janvier 2022 montrent que 20 % des adultes au Québec vivent dans un ménage aux prises avec l’insécurité alimentaire — une tendance à la hausse, si on compare la situation à l’avant-pandémie. Sans surprise, la crise sanitaire a exacerbé les facteurs qui mènent à l’insécurité alimentaire, chez les familles déjà vulnérables, bien sûr, mais aussi chez des gens qui jamais auparavant n’avaient eu à s’inquiéter pour la nourriture. L’an prochain, à la même date, les ventres se seront-ils creusés davantage ?

S’ajoutent à cela la flambée perpétuelle des loyers et la rareté toujours plus absurde des logements abordables, à Montréal comme ailleurs au Québec, à Rimouski, par exemple, où le taux d’inoccupation vient de dégringoler à 0,2 % — au quatrième rang parmi les taux les plus bas au Québec. Une crise, d’ailleurs, dont on ne sait plus comment parler pour obtenir l’écoute et susciter l’action du gouvernement.

En fait, avec le gouvernement Legault, c’est toujours la même chose : devant les difficultés matérielles rencontrées par les gens qui se débrouillent avec un salaire modeste, qui se dépêtrent avec une marge de manœuvre étroite, on répond par des appels à la patience. Rien ne sert de paniquer, nous allons légiférer, budgéter, proposer. Il suffit d’attendre quelques semaines, quelques mois, quelques années. Attendez de voir le prochain budget. Vous verrez combien votre gouvernement a à cœur de vous offrir des jours moins maigres. Après les prochaines élections.

C’est exactement ce qui se produit lorsque le ministre Lacombe promet la complétion du réseau des garderies d’ici 2025, tout en balayant du revers de la main la possibilité d’offrir une prestation d’urgence aux parents qui arrivent au bout de leurs prestations du Régime québécois d’assurance parentale (RQAP).

C’est aussi ce qui se révèle lorsque le ministre des Finances, Eric Girard, offre aux familles gagnant moins que le revenu moyen une allocation spéciale (et unique) de 400 $ pour affronter la hausse du coût de la vie, mais sans envisager des mesures qui permettraient aux personnes qui connaissent la précarité de se sortir durablement la tête de l’eau. Une personne sur dix au Québec peine déjà à répondre à ses besoins tels que définis par la Mesure du panier de consommation (MPC). Il y a fort à parier que les 400 $ du mois de janvier sont déjà loin et que les urgences, les carences, se multiplient.

Voilà à quoi ressemble l’hypermétropie d’un gouvernement qui dirige pour les patrons et les nantis : le court terme, les repas des jours à venir, le prochain loyer qui approche, c’est comme si ça n’existait pas. Jamais on ne semble s’apercevoir que c’est au présent, ici et maintenant, que les gens se retrouvent piégés entre mille feux et que les flammes font des dommages qui s’installent pour durer.

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