Aller comme on va

Je ne sais pas qui a besoin de lire ceci. Mais si lancer ce message dans un quotidien peut changer les choses pour ne serait-ce qu’une poignée de gens, il en aura valu la peine.

Il est tout à fait compréhensible, après deux ans de pandémie, de ne plus être la même personne sur les plans de sa santé physique et mentale, de sa situation émotionnelle, sociale ou même financière. Il est humain de ne pas se sentir aussi productif, optimiste, ou simplement en forme. Si ce n’est pas votre cas, tant mieux. Si vous vous reconnaissez dans ce portrait, il n’y a rien là-dedans d’anormal, de honteux ou de bizarre. Nous sommes après tout des animaux sociaux profondément influencés par leur environnement. Et cet environnement, depuis deux ans, s’est radicalement transformé.

Il y a maintenant deux ans, le Québec était envahi par les arcs-en-ciel. On annonçait alors les mesures sans précédent avec lesquelles on a plus ou moins appris à vivre depuis. Le 13 mars 2020, on déclarait l’urgence sanitaire. Le 16 mars, on fermait les écoles ainsi que la frontière canadienne. Le 21 mars, on interdisait tout rassemblement intérieur et extérieur. Le 22 mars, on fermait tous les commerces « non essentiels ». On nous disait que ce n’était que pour quelques semaines. Qu’après la tempête, justement, venait l’arc-en-ciel. Cet heureux lendemain, on l’attend encore.

Selon les compilations de l’Université John Hopkins, la COVID-19 a fait plus de six millions de décès à travers le monde depuis le début de la pandémie. Au Québec, la mortalité s’est davantage concentrée chez les personnes âgées en général et parmi les résidents des CHSLD en particulier. Le virus s’est montré impitoyable envers les individus comme envers les institutions dont la santé était plus fragile. Encore aujourd’hui, nous n’avons pas le recul nécessaire — ni la transparence gouvernementale requise — pour faire l’examen complet de l’effondrement du système de santé et de l’épidémie d’épuisement professionnel au sein de son personnel.

Deux ans après le choc de mars 2020, on constate aussi qu’en dépit de l’aide gouvernementale, plusieurs petites entreprises se sont retrouvées en difficulté. Les femmes, qui assument encore une grande partie des tâches domestiques et de l’éducation des enfants, ont été particulièrement pénalisées par les exigences de performance en contexte de télétravail. Durant les périodes de confinement et de couvre-feu, les plus vulnérables de la société ont encaissé. La violence entre partenaires intimes a augmenté, et la santé mentale de la population s’est détériorée. On comprend encore mal l’impact de la crise des dernières années sur le développement des enfants et des adolescents, dont le parcours scolaire et la socialisation ont été profondément bouleversés.

La pandémie a également fragilisé les chaînes d’approvisionnement au moment même où les gouvernements distribuaient des fonds aux individus et aux entreprises affectés par les confinements. Ces facteurs, et d’autres encore, ont contribué à l’inflation généralisée que l’on subit actuellement. Le coût de la vie augmente et les salaires ne suivent pas, alors que la crise du logement et la hausse fulgurante du prix de l’immobilier exacerbent les écarts de richesse à travers le pays.

Deux ans après le début de la pandémie, l’Occident fait désormais aussi face à la possibilité très réelle d’une troisième guerre mondiale. Nous sommes bombardés, jour après jour, d’images de conflit armé profondément troublantes. Si bien qu’on en oublie presque parfois la crise climatique, qui, elle, ne prend certainement pas de pause dans sa progression.

Avec le recul, on voit bien la part de déni derrière les « ça va bien aller » affichés dans un nombre incalculable de foyers en 2020. Cette difficulté à faire face au réel se comprend. La grande majorité d’entre nous n’avaient pas l’expérience d’un tel choc social, et nous étions mal préparés à l’affronter. À travers le déni, le cerveau humain cherche d’abord et avant tout à se protéger.

Ce sombre bilan, il est néanmoins important de le faire. Sans sensationnalisme, ni pudeur, ni refus de la vérité. Non pas pour s’assommer ou désespérer, mais simplement pour prendre acte du poids des réalités qui sont les nôtres. Rares sont les individus qui n’ont pas été atteints d’une manière ou d’une autre par ce contexte social des dernières années. On porte tous cette charge à sa manière, avec plus ou moins de facilité, pendant que l’on vaque à ses activités quotidiennes.

Être conscients de ce poids, c’est réaffirmer des constats essentiels. Soit que les parents épuisés de la valse de fermeture et de réouverture des écoles, bouleversés par les atteintes à leur équilibre travail-famille, inquiets pour la santé de leurs enfants ou de leurs proches alors qu’on retire les mesures sanitaires, éreintés par les demandes d’adaptation constantes depuis le début de la pandémie, ne sont pas de mauvais parents. Et que les enfants dont le comportement est affecté par tous ces changements sociaux et familiaux ne sont pas de mauvais enfants.

Les amitiés qui n’ont pas été autant nourries dans un contexte de confinement à répétition et d’interdiction de voyages et de rassemblements ne sont pas nécessairement des amitiés fragiles. Et les familles dont les membres se sont éloignés sous l’effet des débats profondément clivants sur la vaccination et les mesures sanitaires ne sont pas nécessairement des familles toxiques. Et les travailleurs qui n’ont pas la même concentration, la même disponibilité ou le même rendement qu’avant ne sont pas tous des incompétents.

Cette empathie pour soi-même et pour les autres, cette résilience, on la cultive notamment en prenant la juste mesure de tout ce qui affecte nos vies depuis maintenant deux ans. Notre capacité de continuer à fonctionner, tant bien que mal, malgré tout, apparaît alors comme le miracle qu’elle est.

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