Une guerre existentielle

L’idée d’une guerre « existentielle » entre l’Est et l’Ouest, menée par Moscou sur la ligne de crête qu’est l’Ukraine en 2022, est fondamentale pour comprendre ce qui motive Vladimir Poutine et ceux qui l’appuient.

Pour Poutine, l’Ukraine, ce n’est pas seulement une histoire d’alliances militaires, d’expansion occidentale, de menace américaine et d’OTAN diabolisée. Ça, c’est la stratégie, la géopolitique : important… mais il y a autre chose.

L’Ukraine, c’est aussi la ligne rouge, une ligne de défense capitale de la tradition russe, d’une certaine conception de la civilisation, contre l’envahissement par la « décadence » capitaliste et occidentale.

Prenons les paroles de ceux qui inspirent Vladimir Poutine. Par exemple, le patriarche Kirill, chef de l’Église orthodoxe russe, politiquement proche du pouvoir, soigneusement « cultivé » par Poutine depuis une décennie — dans ce qui ressemble à une nouvelle « alliance du glaive et du goupillon », version XXIe siècle.

Peu après le déclenchement de l’invasion, le 24 février, Kirill avait déclaré :

« C’est quelque chose qui dépasse les convictions politiques. Nous sommes dans une guerre au sens métaphysique. Les défilés gais en Occident montrent que le péché est une constante du comportement humain. Cette guerre est contre ceux qui soutiennent les gais, contre le monde occidental qui a tenté de détruire le Donbass parce que le Donbass résiste, oppose un rejet fondamental aux prétendues valeurs proposées par l’Empire, par les tenants du pouvoir mondial. » (cité le 13 mars par le Corriere della Sera).

L’alignement de l’Église orthodoxe russe derrière les bombardements de Poutine ciblant « le Mal » — ce qui inclut ici les femmes et les enfants de Marioupol et de Kharkiv, tués par milliers — a connu d’heureuses, mais rares exceptions.

Par exemple, la presse ukrainienne rapporte que le 6 mars, dans la région de Kostroma, à 300 km au nord-est de Moscou, le curé de l’église du village de Karabanovo a conclu son sermon en clamant « Non à la guerre ! » et en citant le commandement « Tu ne tueras point ».

Deux heures plus tard, la police frappait à sa porte. Au milieu de la semaine, un tribunal local le mettait à l’amende et l’avertissait que toute récidive le mènerait en prison. Pour avoir cité l’Ancien Testament, si cher au patriarche Kirill…

Parmi les inspirateurs de Poutine — un homme qui lit, écoute et a eu ses influences politiques, idéologiques, spirituelles — se trouve aussi Ivan Iline, philosophe traditionaliste russe, décédé en exil dans les années 1950 après avoir été proscrit par le régime soviétique.

Selon Michel Eltchaninoff, auteur de Dans la tête de Vladimir Poutine (Babel, 2016), Iline est un des maîtres à penser du président russe dans son idéologie nostalgique, réactionnaire, et dans son effort de reconstruction de la grandeur russe.

Iline avait écrit par exemple : « Par État, on entend une communauté organique dirigée par un monarque paternel. » Tout à fait dans la ligne des conceptions poutiniennes… même si certains préféreront remplacer « monarque paternel » par « grand chef mafieux ».

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Cet affrontement « existentiel »… l’est-il aussi aux yeux des Occidentaux, ou de ceux et celles qui représentent l’Occident ?

Question délicate. Car à l’affirmation du patriarche Kirill (et sans doute du croisé Poutine également) pour qui « l’Occident est l’Empire du Mal »… peut-on répondre : « la Russie est l’Empire du Mal » ?

À la question ainsi formulée, la réponse est évidemment « non », et on se doit de dénoncer les attaques déplacées contre les symboles et les personnalités russes, notamment dans le milieu culturel, comme on en voit depuis deux semaines.

Annuler un jeune pianiste russe à l’OSM, qui n’a rien à voir avec le régime, ou changer un programme de concert où l’on avait inscrit Tchaïkovski, c’est tomber dans un piège grossier.

La culture russe est un continent extraordinaire, en musique, en littérature, en cinéma, en architecture… « La Russie est plus qu’un pays, c’est une civilisation », a dit Stephen Kotkin, grand spécialiste américain de Staline, peu suspect de complaisance envers le système Poutine, lorsqu’il a été interviewé par le magazine The New Yorker (article mis en ligne le 11 mars).

Et si l’actuel président, avec sa frustration recuite et ses désirs de conquête, représente, hélas, quelque chose d’authentique, de lourd et de récurrent dans l’histoire politique russe, la Russie ne se résume pas à Vladimir Poutine.

Mais cela n’épuise pas la question qui, reformulée de façon plus large, peut devenir : « la guerre en Ukraine est-elle un conflit de valeurs ? » Alors là, la réponse évidente est « oui ».

L’Ukraine est une autre Russie, ou n’est plus aujourd’hui la Russie, même si elle provient d’un lointain moule commun. Et ce qu’elle défend aujourd’hui contre l’impérialisme traditionnel russe, destructeur et antimoderne, ce sont des valeurs, oui, occidentales, qui ont « pris » à Kiev… alors qu’elles demeurent irrecevables à Moscou.

Liberté de pensée, d’expression, pluralisme politique ; liberté culturelle, religieuse, sexuelle. Toutes choses qui restent insupportables pour le sabre et le goupillon russes, aujourd’hui déchaînés, dans une sanglante fuite en avant réactionnaire.

François Brousseau est chroniqueur d’affaires internationales à Ici Radio-Canada. francobrousso@hotmail.com

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