Je me souviens

Dans un dialogue de Platon (Phèdre, pour ne rien vous cacher…), Socrate, ce qui étonnera sans doute, avance des arguments contre l’écriture.

Il le fait en rapportant un dialogue imaginaire entre un roi et l’inventeur de l’écriture. Le roi lui dit que son invention « ne peut produire dans les âmes […] que l’oubli de ce qu’elles savent en leur faisant négliger la mémoire. Parce qu’ils auront foi dans l’écriture, c’est par le dehors, par des empreintes étrangères, et non plus du dedans et du fond d’eux-mêmes, que les hommes chercheront à se ressouvenir ».

« Tu donnes, lui dit-il, à tes disciples, la présomption qu’ils ont la science, non la science elle-même. Quand ils auront, en effet, beaucoup appris sans maître, ils s’imagineront devenus très savants, et ils ne seront pour la plupart que des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants. »

Transposez maintenant cela à nos jours et mettez Internet là où on parle d’écriture. Vous pourriez, qui sait, y voir « des ignorants de commerce incommode, des savants imaginaires au lieu de vrais savants ».

Puis, refaites le chemin inverse, cette fois avec celles et ceux qui, aujourd’hui, disent (à peu près…) qu’on n’a plus guère besoin d’enseigner puisque toutes les réponses se trouvent grâce à Google. Revenus à l’Antiquité, vous rencontrerez peut-être un savant assurant que l’éducation est désormais une entreprise inutile : on n’a qu’à maintenir ouvertes, 24 heures sur 24, les portes de la bibliothèque d’Alexandrie. Tout le savoir s’y trouve.

Mémoire de travail et savoirs préalables

 

Une objection majeure à cette terrible erreur est l’existence de ce qu’on appelle la mémoire de travail — et on a presque l’impression que Platon en a pressenti l’idée, laquelle est assez récente (elle date d’un fameux article de George Miller publié en 1956).

Notre appréhension du monde est en effet limitée par les capacités de notre mémoire de travail, laquelle ne peut contenir qu’un faible nombre d’éléments — ce nombre, estimé à sept plus ou moins deux, est appelé le nombre magique.

Pour surmonter ces limitations, puisqu’à l’évidence elles le sont, les données sont agrégées (chunkées), de sorte qu’un grand nombre d’éléments puissent être ramenés à une seule donnée. Or, ce qui permet de telles agrégations, c’est précisément le savoir préalable, que contient notre mémoire à long terme.

Bref, et cela semblera un formidable paradoxe, mais le fait est qu’il faut du savoir pour apprendre, et ce n’est que parce qu’on sait déjà beaucoup de choses qu’on peut apprendre. En établissant cela, la psychologie cognitive a en quelque sorte confirmé ce que soupçonnait Platon. Ce point est capital. Et lorsque nos habiletés cognitives supérieures (créativité, compréhension, etc.) peuvent se mettre en œuvre, c’est parce que des savoirs préalables sont possédés, ont permis de surmonter les limitations de notre mémoire de travail et les ont pour ainsi dire libérées.

Je pense que cela, qui aide à comprendre pourquoi il arrive que nous-mêmes ou nos élèves ne comprenions pas (la mémoire de travail est surchargée), devrait être connu de toutes les personnes qui enseignent et suggèrent des manières de faire à préconiser et d’autres à éviter.

Il s’ensuit aussi que cette mémoire à long terme, il faut la nourrir, et pour cela apprendre et retenir des tas de choses. Des trucs mnémotechniques peuvent aider. En voici justement un, célèbre, qui date de l’Antiquité.

Le palais de la mémoire

 

L’histoire est contée par Cicéron. En Grèce ancienne, un poète va d’une pièce à l’autre dans une vaste demeure pour chanter ses poèmes à divers groupes de gens. Il sort un moment de la maison et, pendant qu’il est dehors, le toit de la maison s’écroule, tuant et défigurant les convives. Comment les reconnaître ? Le poète repasse en pensée par les diverses pièces où il les a vus et parvient à se souvenir de qui était à quel endroit.

Cela donnera naissance à un fameux procédé mnémotechnique appelé méthode des loci, ou palais de la mémoire, que des générations ont utilisé pour se souvenir d’une liste d’éléments.

Pour ce faire, on les associe à divers lieux ou pièces d’une maison familière et, quand on veut s’en souvenir, on repasse par le chemin où on les a déposés en pensée.

Autres trucs et astuces

 

Plusieurs méthodes mnémotechniques ont été développées, et il serait bon de les faire connaître et de les pratiquer.

La méthode des acronymes consiste à en créer un à partir de chacune des premières lettres des éléments qu’on veut se rappeler, de manière à pouvoir les retrouver en se rappelant l’acronyme.

La méthode des vers et des mélodies consiste à mettre en vers ou sur des notes ce dont on veut se souvenir. Les créateurs de publicité sont parfaitement au courant de celle-ci…

Il y en a d’autres, et nos élèves et étudiants pourraient nous remercier de leur avoir appris ces trucs qui leur seront utiles la vie durant. On aura bien mérité notre devise…

Pour en savoir plus

 

Je vous recommande un superbe article de Daniel T. Willingham sur ce sujet (la mémoire, l’enseignement, l’apprentissage) que je n’ai pu qu’effleurer ici. Il rappelle aussi de nombreux autres trucs mnémotechniques à connaître, à faire connaître et à pratiquer.

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