La dernière ligne rouge

Je me souviens de cette fin d’avril 1986. Juste après l’annonce de l’explosion du réacteur numéro 4, à Tchernobyl. À la maison, on syntonisait la Radio suisse romande, juste de l’autre côté de la frontière, pour avoir de « vraies » nouvelles — car le gouvernement français affirmait que le nuage radioactif s’était arrêté aux frontières de l’Hexagone. C’était encore la guerre froide, cinq ans après la sortie du film apocalyptique Malevil. À 40 km du super réacteur de Creys-Malville — on disait parfois que nous avions « la chance » d’être trop près pour survivre à son explosion. Au printemps 1986, ce n’était plus une fiction.

Or, il y a deux nuits, lorsque les chars russes ont pilonné un bâtiment à moins de 500 mètres du réacteur de la centrale de Zaporijjia, le spectre du nucléaire s’est remis à danser sur une Europe qui l’avait oublié. L’intégrité de cette centrale nucléaire pourrait apparaître comme la dernière ligne rouge. Celle qui ne peut être bafouée parce que si elle l’était, elle imposerait à l’OTAN d’agir… Car il n’y aurait alors plus grand-chose à perdre. À ce stade, on serait passé de la menace à la réalité.

Mais cette ligne se trace après qu’une série d’autres ont été franchies. L’attaque d’un pays souverain par son voisin. La destruction d’écoles, d’hôpitaux, d’immeubles d’habitation et de réseaux d’aqueduc. L’exode de femmes et d’enfants. Le recours à des bombes à sous-munitions et l’usage de bombes thermobariques. Le piétinement du droit international et du droit de la guerre. La volonté de faire de ce territoire une « marche », « un désert qu’on appellerait paix », pour paraphraser Tacite. Autant de seuils que Moscou a allègrement franchis. Ce qui soulève des questions cruciales : y a-t-il une limite au dérapage poutinesque, une puissance nucléaire peut-elle repousser les limites de l’admissible, si personne ne peut lui barrer le chemin ? En d’autres termes, les leaders occidentaux, à commencer par Biden, chaussent-ils les pantoufles de Chamberlain (architecte de Munich en 1938) ou les bottes de Roosevelt (qui a retardé mais mené l’inéluctable intervention en Europe en 1944) ? Où est la fameuse ligne rouge, dans ce cas-ci ?

La science des lignes rouges raconte une histoire complexe. Et même si cette notion apparaît dans un tout autre contexte (celui du dépeçage pétrolifère des vestiges de l’Empire ottoman par les grandes pétrolières en 1928), elle est devenue un des éléments discursifs de la politique mondiale. Elle a servi lors de l’invasion de la Crimée par la Russie. Elle a été dessinée en 2012, au feutre écarlate, par Nétanyahou devant les Nations unies pour tracer la limite « tolérable » de l’enrichissement de l’uranium par l’Iran. Elle a été brandie par Barack Obama en août 2012, lors de l’usage d’armes chimiques par le régime syrien, en vain : alors que les images des victimes de la Ghouta, un an plus tard, confirment le pire, et que des rapports établissent l’emploi de chlore, de gaz sarin et de l’agent 15, Barack Obama renonce à agir. Cette inaction se répercute cependant jusqu’à nos jours. Au point que Biden n’a même pas essayé de faire semblant : il a dit, avant même l’invasion, qu’il n’y aurait pas de déploiement de troupes en Ukraine. Difficile de voir, dans ce cas, ce qui aurait pu prévenir le déroulement d’un scénario pourtant annoncé par les services de renseignement et le gouvernement américains.

Car la notion de ligne rouge appartient à l’univers de la dissuasion. Le politologue Bruno Tertrais montre ainsi comment un simple comportement d’apaisement, d’atermoiement à un moment donné, va influencer la prise de décision de l’adversaire dans une situation subséquente. Comme la perception qu’a Hitler de la capacité franco-britannique de garantir la sécurité de la Pologne l’année après les atermoiements de Munich sur la Tchécoslovaquie. Comme le sentiment de Khrouchtchev qui estime, après sa rencontre avec Kennedy à Vienne sur la question de Berlin, qu’il a les mains libres pour déployer des missiles à Cuba. Les lignes rouges ne fonctionnent que si celui qui les trace s’assure de leur respect. Ou qu’il paraît au moins résolu à en payer le prix.

Sous l’empire de Poutine, la Russie a changé, et celui-ci, en l’étranglant graduellement, la remodèle sous nos yeux. Mais les États-Unis aussi : l’ère Trump a confirmé le désengagement des États-Unis — annoncé par George W. Bush, poursuivi par Obama. Et c’est dans cette continuité que s’inscrit Biden en articulant dès l’élection une politique étrangère ancrée dans la politique interne. Or malgré un sursaut d’unité autour du drapeau bleu et jaune, cela limite sa marge de manœuvre, et l’énoncé d’une politique extérieure ferme est moins crédible. Ce qu’a reflété son discours sur l’état de l’Union.

Aux premières loges, les pays européens ne s’y trompent pas. L’Allemagne a opéré un virage doctrinal sans précédent en acceptant de livrer des armes à l’Ukraine. La Suisse a abandonné sa sacro-sainte neutralité financière pour sanctionner la Russie. Les États baltes veulent renforcer le parapluie de l’OTAN. La Finlande et la Suède discutent d’une révision de leur position de neutralité. La Moldavie et la Géorgie demandent leur admission dans l’Union européenne. Le temps de cligner des yeux, les budgets de défense augmentent. Partout. Et à des milliers de kilomètres de là, on sait la valeur des décisions qui n’en sont pas. Ce n’est donc pas un hasard si le chef de la diplomatie américaine, Antony Blinken, tente aujourd’hui de rassurer les partenaires asiatiques des États-Unis. Ce n’est pas anodin qu’à Taiwan, certains journaux titrent « Aujourd’hui l’Ukraine, demain Taiwan ».

Pourtant, l’Histoire n’est pas écrite d’avance. Le frisson qui a secoué le monde lors de l’attaque contre la centrale de Zaporijjia montre qu’en l’absence de courage, il ne reste peut-être que la peur, pour dessiner une ligne. Et la tenir.

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