L’impuissance

Il y a une petite odeur d’ex-Yougoslavie dans cette guerre ukrainienne. Souvenez-vous, c’était il y a trente ans à peine. Le mur de Berlin s’était effondré deux ans plus tôt. Plus au sud, la Yougoslavie, née de l’effondrement de l’empire austro-hongrois et proche culturellement de la Russie, craquait de partout.

Trente ans plus tard, le sang coule à nouveau sur les débris du monde communiste. Trente ans plus tard, une jeune nation défend à nouveau son indépendance des anciens empires. Hier la Slovénie, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine. Aujourd’hui l’Ukraine. Comme l’écrit Jean Quatremer dans Libération, ce conflit est en quelque sorte un conflit « gelé » directement surgi du passé. Tout se passe comme si, pour se protéger des avancées de l’OTAN, Poutine menait avec quelques décennies de retard les guerres qui auraient dû avoir lieu au moment de l’effondrement du bloc soviétique.

Mais, il y a une différence de taille entre 1991 et 2022. Le géant américain ayant opéré son virage stratégique vers le Pacifique et la Chine, il est dorénavant hors de question que l’OTAN intervienne directement comme le fit Bill Clinton en ex-Yougoslavie. On peut même se demander si le président américain n’a pas précipité cette intervention en révélant publiquement que jamais il ne risquerait la vie d’un seul G.I. pour sauver Kiev, et encore moins Kharkov, Marioupol ou Odessa. En diplomatie, on ne sort de l’ambiguïté qu’à ses propres dépens.

Quoi qu’on en pense, dans cette affaire, Vladimir Poutine n’est ni le monstre ni le fou que l’on s’amuse à ridiculiser dans une certaine presse. C’est un animal à sang-froid qui a parfaitement compris qu’entre l’explosion des prix du gaz, la neutralité chinoise, l’impuissance européenne et le retrait en catastrophe des Américains d’Afghanistan, il avait un espace d’intervention unique pour consolider sa sphère d’influence et restaurer un peu de cette grandeur qui caractérisait la Russie depuis Pierre le Grand. Quitte à en payer le prix en termes de sanctions. Selon la thèse du spécialiste français de la défense Pierre Servent, son objectif premier ne serait pas de conquérir Kiev, mais de récupérer après négociations une zone tampon entre le Donbass et la Crimée.

Peut-être le maître du Kremlin est-il déjà allé trop loin. Mais, comment s’étonner qu’il réagisse à l’élargissement que poursuit l’OTAN à marche forcée depuis 1999 ? Pas plus tard qu’en juin dernier, se tenait en mer Noire le plus grand exercice militaire depuis 20 ans. L’opération Sea Breeze mobilisait 5 000 soldats, 40 avions et 32 bateaux venus d’Ukraine et d’une trentaine de pays occidentaux. À deux pas des eaux territoriales russes.

L’Ukraine demeure aujourd’hui plus que jamais un lieu éminemment stratégique. Celui que Samuel Huntington désignait comme le point d’équilibre entre l’Occident et le monde orthodoxe. Celui dont le contrôle permettrait de prévenir toute alliance russo-européenne, selon l’ancien conseiller de Jimmy Carter, Zbigniew Brzezinski. Ce n’est pas un hasard si, après l’invasion de la Crimée en 2014, Henry Kissinger avait évoqué la « finlandisation » de l’Ukraine. Une proposition toujours d’actualité.

Trente ans plus tard, ce qui n’a pas changé d’un iota, c’est l’impuissance atavique de l’Europe. Elle s’est même accentuée avec la dépendance volontaire de l’Allemagne au gaz russe — que les nouvelles sanctions remplaceront bientôt en partie par du gaz américain. Une dépendance provoquée par le rejet unilatéral du nucléaire, seul en mesure pourtant d’assurer l’indépendance énergétique comme il a assuré celle de la France depuis plus d’un demi-siècle. En ce domaine aussi, la morale ne fait pas une politique.

Cette Europe émasculée demeure étrangement le seul endroit du monde qui fait encore de l’économie la réponse ultime aux conflits politiques. Le seul à croire encore que la prospérité économique mène irrémédiablement à la démocratie comme on l’a seriné pendant trente ans. Bruxelles a beau bomber le torse et ces sanctions sont peut-être inévitables, mais elles sont avant tout un cruel aveu d’impuissance.

Cette idéologie post-historique faite d’économisme et de pacifisme rend les pays incapables d’affronter l’évolution d’un monde où les empires et les guerres sont de retour. Cela est aussi vrai des ennemis intérieurs. Les mêmes qui sont aujourd’hui désarmés devant Poutine l’étaient hier encore et le seront demain devant la montée de l’islamisme.

Pour l’instant, le seul gagnant de cette guerre semble être l’OTAN. Cette organisation née de la guerre froide que Donald Trump songeait à démanteler et que le président Macron déclarait « en état de mort cérébrale » se refait une vertu à peu de frais. L’augmentation des dépenses militaires que Trump réclamait en vain, Poutine l’aura obtenue en quelques jours.

Prenons acte que sur ce continent de bisounours qui continue à déléguer sa défense à l’Amérique, personne n’est prêt à mourir pour cette structure sans âme que l’on nomme l’Europe. Ce n’est pas un hasard si seule la France a gardé une défense digne de ce nom. Le pays est aussi un des rares qui ne craint pas d’affirmer son attachement à la nation et à son identité, ce qu’on lui reproche d’ailleurs en permanence outre-Atlantique. Ce n’est pourtant pas à coups de sermons démocratiques que l’on tiendra en respect l’ours blessé qu’est la Russie de Vladimir Poutine. Un ours auquel il faudra bien reparler un jour. Pour cela, il faut des nations qui savent défendre leurs intérêts.

N’est-ce pas l’admirable leçon que nous donne justement le peuple ukrainien ?

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