L’ours blessé

La table faisait quatre mètres de long. D’un côté, le maître de Moscou, tendu vers son interlocuteur. De l’autre, le président français, droit comme un pic, accroché à son oreillette. On se demande qui a voulu humilier l’autre. Est-ce Vladimir Poutine, en plantant ce décor surréaliste et kitsch ? Est-ce Emmanuel Macron, en faisant durer cinq heures — au grand dam de Poutine — une rencontre qui, pour l’instant, n’a eu pour résultat positif que d’avoir été tenue ?

Même si personne ne se fait d’illusions, les semaines à venir diront si elle a servi d’autres fins que celles du candidat Macron. Poser ainsi en maître des horloges diplomatiques lui permet en effet de retarder son entrée officielle dans la campagne présidentielle. Au moins cette rencontre aura-t-elle eu le mérite d’illustrer l’échec de la stratégie occidentale suivie depuis 20 ans face à la Russie. Une stratégie d’exclusion qui est aujourd’hui en train de pousser irrémédiablement la Russie dans les bras de la Chine.

Quelques jours plus tôt, Vladimir Poutine n’était-il pas l’invité d’honneur de l’ouverture des Jeux de Pékin ? Déjà engagés dans une véritable coopération militaire, les deux grands héritiers du totalitarisme communiste du XXe siècle en ont profité pour signer une déclaration soutenant les « garanties de sécurité » réclamées par Poutine en Ukraine.

Ce scénario du pire, Emmanuel Macron en avait pourtant eu l’intuition. À l’encontre de ses propres diplomates, il avait tenté d’inverser le jeu en accueillant Poutine au Grand Trianon de Versailles, puis à Brégançon en marge d’un G7. Mais, comme en politique intérieure, c’est sa propension à pratiquer le « en même temps » (et son soutien aux sanctions contre la Russie) qui l’aura empêché de nouer une relation sérieuse avec Moscou. Cet « échec russe », selon les mots d’Isabelle Lasserre (Macron, le disrupteur, L’Observatoire) aura finalement conforté Poutine dans sa conviction qu’il ne pourra jamais faire confiance à la France et encore moins à l’Europe.

Devant le gâchis ukrainien, il n’est pas inutile ces jours-ci de relire Alexandre Soljenitsyne. Dès 1968, le dissident avait prévu qu’« avec l’Ukraine, les choses [allaient] devenir extrêmement douloureuses ». Car l’Ukraine n’est pas pour les Russes un voisin comme les autres. Kiev est à la Russie ce qu’est Reims à la France depuis le baptême de Clovis. C’est là qu’est née en 988 la civilisation orthodoxe slave avec le baptême du prince Volodymyr, dont Russes et Ukrainiens se réclament toujours. Plus près de nous, on se souviendra que Khrouchtchev et Brejnev étaient ukrainiens.

Ce n’est pas un hasard si Poutine cite souvent Soljenitsyne. Le Prix Nobel a mieux compris que n’importe qui la profonde crise qui déchire l’âme russe. Une crise qui pousse ce pays à se demander une fois de plus s’il est en Europe ou en Asie et qui amenait Soljenitsyne, après l’effondrement de l’URSS, à oser cette question existentielle : « Existerons-nous encore en tant que rousskie ? »

Mais Poutine n’a pas lu Soljenitsyne jusqu’au bout. Celui-ci avait compris que le problème de la Russie n’était pas le nationalisme, mais l’empire. « Nous avons eu en Russie des pouvoirs et des gouvernants qui ont poursuivi d’autres buts que le bien-être de notre pays, écrivait-il. Il est temps de changer. […] Ils voulaient un empire russe, ils ne voulaient pas une nation russe. »

Ukraine et Russie ont beau appartenir à une même civilisation, depuis plusieurs années toutes les actions russes destinées à restaurer un étroit cousinage avec l’Ukraine n’ont fait qu’attiser le sentiment national ukrainien et pousser le pays dans les bras de l’OTAN. Il en va de même ces jours-ci, alors que Poutine profite de la faiblesse américaine et d’une Europe étranglée par le prix du gaz pour faire une démonstration de puissance.

Malheureusement, l’opposition à la Russie prend aujourd’hui en Occident et tout particulièrement aux États-Unis l’allure d’une guerre idéologique. En 2017, le sénateur républicain Lindsey Graham n’avait pas hésité à qualifier la Russie d’« esprit maléfique ». La campagne démocrate contre les ingérences russes lors des élections de 2016 a été animée par la même hystérie. Il ne s’agit pas seulement de s’en prendre aux velléités impériales d’un régime à poigne — qui reste néanmoins le plus démocratique qu’ait jamais connu la Russie, comme le faisait remarquer le politologue Dominique Reynié. Il s’agit de s’en prendre au sentiment national russe et au refus de Poutine de cocher les cases du progressisme ambiant, oubliant que malgré tous ses défauts, le président a au moins le mérite d’avoir sorti son pays du chaos.

À cause de ses liens historiques tant avec la Russie qu’avec les anciens pays de l’Est, la France devrait être la mieux placée pour comprendre à la fois le sentiment national ukrainien légitime et la crainte tout aussi légitime de la Russie de se voir encerclée. Malheureusement, le déclassement économique de la France et son effacement dans le magma européen rendent sa voix inaudible.

Certes, il est temps de rappeler fermement à ce grand lecteur de Soljenitsyne qu’est Vladimir Poutine le mot d’ordre de l’auteur de L’archipel du Goulag : « Abandonnons l’empire ! » En revanche, dans un monde qui redevient bipolaire, il n’y aurait pas de pire erreur que de continuer à isoler un ours blessé.

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