Sans plus attendre

Il s’agit d’une « campagne de sensibilisation » comme le gouvernement du Québec en produit régulièrement, sans tambour ni trompette. Toutefois, celle-ci a comme une texture particulière. Au dernier jour de janvier, à six mois de la journée des déménagements, le cabinet de la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation et la Société d’habitation du Québec (SHQ) s’adressaient en ces termes à tous les citoyens locataires de la province : « Si vous décidez de déménager, cherchez votre nouveau logement sans tarder ! »

La campagne, précisait-on, constitue la « première étape d’un plan d’action » à venir pour soutenir les ménages dans leur relocation en vue du 1er juillet. Il ne s’agit pas que d’un appel à se prendre en main, donc, pas du tout, n’ayez crainte : nous avons aussi prévu de vous aider. Mais pour l’instant, si vous avez « décidé » de quitter votre logement au terme de votre bail, consacrez-vous dès maintenant à vos recherches. Avez-vous pensé à des stratégies pour séduire les locateurs potentiels ? Savez-vous comment faire votre autopromotion ? demande-t-on sans rire sur la page Web créée pour accompagner les locataires.

Évidemment, on ne voudrait pas cracher dans la soupe. Il n’y a, en soi, pas de mal à offrir des trucs et astuces aux locataires en quête d’un logis. Reste qu’on demeure perplexe devant tout ce qui n’est pas dit du contexte dans lequel s’inscrit cet « encouragement » à agir vite.

Il y a d’abord l’idée que les locataires mal pris au 1er juillet, comme on en compte des centaines ces dernières années, sont principalement des gens qui ont « décidé » de résilier leur bail, mais qui se sont lancés si tard dans la recherche d’un nouveau logement qu’ils se sont retrouvés le bec à l’eau l’été venu. Cela arrive sans doute, parfois, mais enfin, ce n’est pas la bonne histoire qu’on nous raconte. Les ménages locataires qui, à l’approche du 1er juillet, ont des sueurs froides sont avant tout ceux qui ont été contraints de se reloger. Au gré d’une éviction, d’une reprise de logement, d’une augmentation de loyer abusive qu’on ne se sent pas la force de contester.

En ce début du mois de février, il y a bel et bien une urgence : il faut se préoccuper tout de suite du sort des locataires en quête d’un nouveau logement. Sauf qu’en insistant sur la prise en charge individuelle, sans nommer les obstacles qu’on a laissés se dresser sur la route des locataires sans daigner agir, l’initiative de « sensibilisation » prend des airs pervers. On nie encore la détérioration constante, et certaine, de l’accessibilité du marché locatif, tout en transférant le fardeau de la crise du logement sur les épaules de celles et ceux qui la subissent.

Au fond, c’est à l’image de l’esprit qui a présidé à la gestion de la question du logement faite par le gouvernement caquiste tout au long du dernier cycle électoral. Si ça va mal pour les locataires, c’est dans l’ordre des choses et il n’en tient qu’à vous !

À quelques mois des prochaines élections, justement, la ministre Andrée Laforest présentait la semaine dernière son plan pour accélérer la création de nouveaux logements abordables partout au Québec — une initiative fort attendue, surtout depuis la mise à jour budgétaire de novembre, où le financement de nouveaux logements sociaux avait été laissé en plan, au prétexte qu’un nouveau programme serait déployé bientôt.

C’est ainsi, donc, que le Programme d’habitation abordable Québec (PHAQ), présenté comme un « nouveau modèle d’affaires en habitation », prévoit déployer 200 millions de dollars pour la construction de nouveaux logements locatifs dits abordables, y compris pour les personnes à faibles revenus. Le programme est présenté comme novateur et conçu pour répondre plus efficacement et plus rapidement aux besoins de logement des locataires, y compris les plus vulnérables.

Les organismes qui luttent pour l’accès au logement et accompagnent les locataires ont tout de suite vu que, sous un vernis de générosité et de passage à l’action, se cache un réel recul de la place accordée au logement social et communautaire. Le PHAQ, en proposant de « mobiliser tous les partenaires » capables de porter la création de logements abordables, place les projets coopératifs et communautaires en compétition avec les investisseurs privés, que l’on a, semble-t-il, jugé bon de rendre admissible au programme. « Mobiliser tous les partenaires », comprend-on, revient à ouvrir encore un peu plus les coffres publics aux promoteurs qui agissent avant tout dans une perspective de profit, en se disant naïvement qu’ils peuvent bien, eux aussi, et moyennant quelques critères, participer à la résolution de la crise du logement.

De plus, la notion de loyer abordable est fixée dans le PHAQ à partir du loyer médian établi par la SHQ pour chaque région. Or, cela a pour effet d’établir comme nouvelle norme d’abordabilité les prix observés sur un marché déjà considéré comme inabordable. Par un curieux renversement des choses, on pérennise le principal symptôme de la crise qu’on prétend combattre.

Pardon, pardon, j’oubliais : la crise, il n’y en a pas — il n’y a que des investisseurs qui ont besoin d’un coup de pouce, et des locataires désorganisés qui ont attendu trop longtemps avant de se mettre à la recherche d’un nouveau logement pour le 1er juillet.

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