Du rififi au sein de la droite

Il n’y a pas que les États-Unis qui ont de grandes dynasties politiques comme les Kennedy, les Clinton et les Bush. Les dynasties françaises sont moins connues, mais elles ne sont pas moins prestigieuses. Tout au long de son histoire, la France a connu des familles illustres qui ont occupé une place centrale dans sa vie politique. Qu’on pense aux Ferry, aux Joxe et aux Debré. Même de Gaulle a donné son nom à une famille qui a laissé sa marque dans la politique, l’armée et la résistance. Or, qui dit dynastie dit aussi saga familiale, avec tout ce que cela implique de drames, de déchirements et de passions.

La France est aujourd’hui en train de vivre en direct l’une de ces sagas, qui déchire l’une des dernières grandes dynasties politiques françaises. Il n’y avait qu’à voir le regard de Marine Le Pen la semaine dernière pour saisir tout le tragique de ce qui se joue dans cette campagne présidentielle. « C’est brutal, c’est violent, c’est difficile pour moi », a-t-elle lâché sur CNews alors que les spectateurs retenaient leur souffle.

L’éclatement des droites françaises est aujourd’hui personnifié par celui du clan Le Pen. Un drame politique familial provoqué par le ralliement probable de la nièce de Marine Le Pen, Marion Maréchal, à son adversaire Éric Zemmour. Après le père, Jean-Marie, exclu en 2015 par sa fille de son propre parti, voilà que la nièce, qui s’était retirée en 2018 pour fonder un institut politique, s’apprêterait à rallier l’auteur du Suicide français. L’aveu au Parisien qu’elle ne votera pas pour sa tante a fait l’effet d’une bombe. Au point où, du haut de ses 93 ans, le patriarche a annoncé qu’il s’entretiendrait bientôt avec sa fille et sa petite-fille.

Ancienne élue du Vaucluse, Marion Maréchal, qui fut la plus jeune députée de l’histoire de la République, demeure un symbole politique fort en France. Ses désaccords avec sa tante, qui l’a pourtant élevée, sont connus depuis longtemps. Son élection en 2012 dans le Sud alors que Marine Le Pen était battue dans le Nord, à Hénin-Beaumont, est apparue comme une forme d’humiliation pour la présidente du parti. En 2016, Marion Maréchal avait refusé d’être sa porte-parole à l’occasion de la campagne présidentielle. La présidente ne se contenta pas de l’accuser de ne pas jouer « collectif », elle mit de côté la plupart de ses soutiens dans le parti.

Au-delà des anecdotes, ce que révèle ce schisme familial, c’est une profonde réorganisation des droites françaises. À deux mois du premier tour, elle est même devenue le fait majeur de cette campagne.

Les prochaines semaines devraient en effet permettre de désigner celui qui affrontera au second tour Emmanuel Macron, qui fait toujours la course en tête. Alors que la gauche semble hors jeu, il s’agit de départager qui, de Valérie Pécresse (LR), Marine Le Pen (RN) ou Éric Zemmour (Reconquête), tous les trois aujourd’hui dans un mouchoir de poche, pourra prétendre au leadership de la droite.

En 1954, l’historien René Rémond avait défini les droites légitimiste, orléaniste et bonapartiste. La première était réactionnaire, la seconde, libérale et la troisième, étatiste. Même s’il y a toujours trois courants à droite, la campagne est en train de redistribuer les cartes.

Derrière Valérie Pécresse se profile une droite essentiellement libérale, celle de Jacques Chirac et de Nicolas Sarkozy. Celle qui a aussi échoué à freiner l’immigration de masse et à rétablir la sécurité dans les banlieues. Voilà qui explique pourquoi son électorat est à la fois tenté par les clins d’œil d’Emmanuel Macron faits à un électorat âgé et par la promesse de Zemmour d’accomplir les engagements non tenus par la droite depuis 30 ans. De tout l’électorat de droite, le plus fragile est donc celui de Valérie Pécresse, condamnée au grand écart entre Macron et Zemmour. Pas sûr que la carte du féminisme suffise à colmater ces brèches.

En face, on trouve une droite populiste dirigée par Marine Le Pen. Un courant qui se revendique « ni de droite ni de gauche », ferme sur les questions régaliennes et d’immigration, mais qui penche à gauche sur les questions sociales, au point de défendre la retraite à 60 ans. Malgré l’entrée dans la course d’Éric Zemmour et plusieurs défections en sa faveur, la présidente du Rassemblement national a montré une résilience étonnante. Son implantation dans les classes populaires ne se dément pas, même si le départ de Marion Maréchal pourrait lui porter un dur coup.

Enfin, autour d’Éric Zemmour et de son parti, Reconquête, est en train de se constituer un nouveau courant clairement nationaliste et conservateur, qui se réclame de l’union des droites et qui puise à la fois dans l’électorat de Le Pen et dans celui de Pécresse. Zemmour, qui après l’effondrement des socialistes est convaincu de celui de LR, est le seul à puiser dans les deux camps, mettant ainsi un terme au « cordon sanitaire » qui marginalisait les électeurs du RN. Opposée aux réformes sociétales des dernières années, Marion Maréchal pourrait devenir la nouvelle égérie de cette droite conservatrice qu’elle appelle de ses vœux depuis longtemps.

Qui de ces trois courants pourra affronter Emmanuel Macron ? C’est tout l’enjeu des semaines qui viennent. Mais, peu importe qui sera élu le 24 avril, le paysage politique français en sortira complètement transformé.


Une version précédente de ce texte indiquait que Jean-Marie Le Pen était âgé de 96 ans, mais il est plutôt âgé de 93 ans.

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