Jeter des aînés à la rue

« Lundi matin, ça frappait à nos portes, on se demandait ce qui se passait. Eh bien, c’était un avis d’éviction, livré par huissiers. C’est d’une violence… » me dit Suzanne Loiselle au téléphone, lorsqu’elle s’arrête enfin pour un instant. C’est que les quarante-huit heures précédentes ont été mouvementées à la Résidence Mont-Carmel, une résidence privée pour aînés (RPA) du Centre-Sud récemment acquise par le Groupe LRM, une société détenue par Henry Zavriyev, jeune investisseur reconnu pour ses pratiques prédatrices.

La manœuvre, mise en lumière plus tôt cette semaine par Radio-Canada et La Presse, est particulièrement laide. Au mois de décembre, l’immeuble, auparavant détenu par une entreprise familiale investie dans la prestation de soins et de services aux résidents, a été vendu pour la coquette somme de 40 millions de dollars. On devine l’attrait : plus de 200 unités locatives sur le boulevard René-Lévesque, à un jet de pierres du centre-ville. Il y a une piastre à faire. Mais des « petits vieux » dedans, c’est encombrant.

Si bien que, cette semaine, les résidents ont appris par voie d’huissier qu’ils devraient se résoudre à la disparition des services offerts par la RPA, et à subir une augmentation de leur loyer. Sinon, dehors.

Cela paraît si facile, trop facile, de jeter des personnes âgées à la rue sans que personne réagisse. Sauf que le Groupe LRM est bien mal tombé : il se trouve que la Résidence Mont-Carmel est aussi un repère de militants. On y trouve une poignée de gens qui ont consacré leur vie à se battre pour défendre les plus vulnérables, et qui n’ont certainement pas dit leur dernier mot. « On ne les lâchera pas tant qu’on n’aura pas de réponses », me dit Suzanne Loiselle, sans détour.

Je vous ai déjà parlé de Suzanne Loiselle. Au printemps dernier, nous avions eu l’occasion d’échanger lors de la parution du documentaire Ainsi soient-elles, un film magnifique sur la fermeture du chapitre québécois des Sœurs auxiliatrices, une petite communauté anticonformiste et contestataire qui s’est consacrée pendant des décennies à la lutte pour la justice sociale. Or, il se trouve qu’après avoir fermé leurs livres, les six dernières « auxis » québécoises ont choisi de s’installer à la Résidence Mont-Carmel, cette RPA située dans un quartier populaire où elles pourraient vivre ensemble à long terme, sans s’inquiéter.

En allant rencontrer les auxis au Mont-Carmel, j’ai remarqué les bienfaits que procure un milieu de vie où chacun peut préserver son autonomie, tout en pouvant compter sur les attentions du personnel. Pour les repas, pour les aires communes, pour la sonnette d’urgence, au cas où. Ces endroits ne sont pas que des immeubles d’habitation, il s’y tisse aussi des liens communautaires, entre les résidents, avec le personnel. C’est toute une collectivité qu’on déracine en décidant de changer froidement la destination de l’immeuble.

« Le personnel est encore plus bouleversé que certains résidents, me dit Suzanne Loiselle. Ils connaissent tellement bien le monde qu’ils savent très bien qui va s’en tirer, et qui va avoir du mal à encaisser le coup. » Ceux qui ont une situation financière trop précaire pour absorber la hausse du loyer, ceux dont la santé n’est pas suffisamment solide pour habiter un logement sans accompagnement, ceux pour qui le stress d’un déménagement risque d’être la goutte de trop, après deux années de pandémie. « Nous, on n’est pas les plus mal prises, mais à 98 ans, 94 ans, c’est quoi les moyens de se défendre quand un huissier frappe à votre porte ? » s’emporte Suzanne Loiselle.

Il y a de quoi se fâcher. Je vous ai souvent parlé ici de tentatives d’éviction, de locataires placés sur un siège éjectable du jour au lendemain. Cette histoire a des dizaines de milliers de visages, de voix, qui racontent ensemble la transformation de Montréal en ville de moins en moins habitable, où les logements abordables, les milieux de vie conviviaux sont sans cesse menacés par la gourmandise des promoteurs et les espoirs d’enrichissement des petits investisseurs « à visage humain » qui délogent des gens pour relooker leur acquisition (on vous voit, vous aussi, il n’y a pas que les entreprises à numéro qui détruisent des vies).

Sauf que cette histoire d’éviction a de quoi faire serrer les poings. Il y a bien sûr l’arrogance du Groupe LRM, qui multiplie ce genre de manœuvre tout en envoyant paître les journalistes qui remettent en question leurs pratiques. Sauf que ça, c’est tout entendu — ces gens font les dommages qu’ils sont destinés à faire, et s’ils arrivent malgré tout à bien dormir la nuit, grand bien leur fasse.

Le scandale, à mon sens, loge plutôt du côté de l’inaction des autorités publiques, du législateur, face à ce type de manœuvres. Cela fait des années que l’on martèle la nécessité d’une intervention musclée pour préserver ce qu’il reste de milieux de vie décents et réellement abordables à Montréal ; que l’on réclame des protections réelles pour les locataires menacés par la crise du logement et la spéculation immobilière.

Or ici, la sauvagerie frise l’absurde : qui peut regarder les résidents d’une RPA être jetés à la rue, après les deux années que nous venons de vivre, où le Québec s’est soi-disant « réveillé » par rapport au sort réservé aux aînés dans notre société ? Il s’agit de la rencontre la plus sordide possible de la crise du logement avec l’indifférence généralisée à l’égard des personnes âgées. Laisser cours à cette aberration, au prétexte que le marché fait bien ce qu’il veut, serait une erreur impardonnable.

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