La perte de confiance

Vendredi 31 décembre, 18 h 45. Le portable se met à hurler, un bruit insupportable, suivi immédiatement par la radio, autre grincement invraisemblable, interrompant les mélopées d’usage pour avertir du couvre-feu qui tombait, ce soir-là, comme une guillotine sur la tête d’un influenceur sur le party.

On nous avait prévenus, mais quand même. Fallait-il à ce point enfoncer le clou ? Quand viendra le temps de faire le bilan des erreurs commises durant cette infatigable pandémie — un travail de moine s’annonce à l’horizon —, il faudra mettre le couvre-feu en haut de la liste. Bien avant, d’ailleurs, le Dr Arruda à la direction de la Santé publique. Fallait-il vraiment instaurer ce climat de peur et d’appréhension pour une mesure qui n’a pas fait ses preuves, qui fragilise davantage les plus vulnérables — les itinérants, les femmes violentées, les travailleurs essentiels —, sans parler des pouvoirs discrétionnaires offerts en pâture à la police ?

Les hôpitaux débordent et les autorités ne savent plus où donner de la tête. On les comprend ; on s’inquiéterait aussi à leur place. Seulement, à force de « mesures-spectacles » qui n’atteignent pas toujours leur cible (le Québec demeure le champion des nouvelles infections au Canada) et qui frisent l’atteinte aux droits démocratiques, on fait plus qu’accumuler les bévues. On porte atteinte au contrat social. On brise l’entente tacite, essentielle, basée sur la confiance entre électeurs et élus, que « ça va bien aller ».

Interviewé récemment par le média américain Stat, le directeur exécutif chargé des situations d’urgence à l’OMS, Michael Ryan — le général en chef de la pandémie, si on veut —, avouait que ce qui l’avait le plus bouleversé depuis deux ans était le manque de confiance envers les autorités. « La cohérence, la coordination, la solidarité — tous très nécessaires — sont difficiles à atteindre dans une société qui ne fait pas confiance au gouvernement, qui ne croit plus que les autorités sont là pour la protéger. »

La démission du Dr Horacio Arruda, lundi soir, cherche justement à rehausser le degré de confiance envers les autorités. Mais en mettant sa tête gentiment sur le billot, le bon docteur ne fait que confirmer son rôle de bouc émissaire. Les problèmes sont bien plus vastes. Derrière les lacunes personnelles du directeur déchu, il y a l’enfant pauvre qu’est la santé publique depuis des lunes. Derrière cette peau de chagrin, il y a la présence obèse et élitiste du système de santé lui-même, surrémunéré et pourtant toujours à court de ressources. Et planant au-dessus de tout ça, un monde informatisé, globalisé, le monde du Big Business et du Big Pharma, capable de sortir des vaccins novateurs en six mois, mais incapable d’en faire une distribution équitable à travers le monde.

Le déséquilibre est partout

 

Cette fracture sociale, cette perte de confiance, cette incapacité de se projeter dans l’avenir — car c’est bien de ça qu’il s’agit — ne tient pas uniquement à la pandémie. La dystopie que nous vivons depuis deux ans a accentué le malaise, c’est tout. Une docteure américaine dit être mystifiée par le refus têtu de certains de ses patients face à la vaccination. Comme médecin, Danielle Ofri passe son temps à faire des recommandations auxquelles nombre de ses patients s’opposent vigoureusement : colonoscopie, prise d’insuline et autres interventions. « On argumente. Certains finiront par maintenir leur refus, mais au moins on s’est parlé, on s’est compris », écrit-elle sur son blogue​. Face aux vaccins contre la COVID, elle découvre, chez des patients qui sont loin d’être des complotistes, une obstination silencieuse, ponctuée d’un simple « je n’ai pas confiance ».

À la base, ce n’est pas le manque d’information ou de connaissances scientifiques qui est en cause ; c’est une méfiance vis-à-vis l’establishment — médical ou autre. « On fait face à une épidémiologie politique tout autant que clinique », dit la Dre Ofri.

Comme pour le mouvement derrière Donald Trump, le phénomène de protestation qui s’est développé au cours de la pandémie n’est pas uniquement une affaire d’Ostrogoths ou d’extrême droite. Il n’y a malheureusement pas que des hurluberlus qui votent pour le roi des fake news, ou encore qui refusent le vaccin. C’est s’en laver les mains que de voir le problème ainsi. Il y a de plus en plus de gens qui se sentent pris en otage par un système qui n’a pas toujours leurs intérêts à cœur. Les exemples de cette indifférence systémique, mis en relief par la crise actuelle, abondent : le sort réservé aux vieilles personnes, les inégalités sociales, la négligence dans les écoles et le domaine des arts, la crise environnementale, sans parler de nos parlements qui fonctionnent à moitié, selon des « mesures d’urgence », sans comptes à rendre.

Oui, il y a des gens qui n’ont rien à foutre du vivre-ensemble, mais le désenchantement est en fait beaucoup plus large qu’on voudrait le croire. Les sondages ont d’ailleurs commencé à refléter cette forme de désabusement collectif. Dans son bilan annuel, la firme Nanos note que l’humeur a bien changé au Canada depuis un an. Le pessimisme (29 %) ou encore la colère (21 %) sont les émotions dominantes face à l’état de la nation. Les jeunes, qui risquent de payer les frais de tous ces dysfonctionnements, ont le caquet particulièrement bas.

fpelletier@ledevoir.com ; sur Twitter : @fpelletier1

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