Le pays dans une trajectoire d’escalade

Dans son histoire, le Capitole a été le théâtre d’épisodes violents : en 1814, lorsque les Britanniques y avaient mis le feu, lors de rixes entre parlementaires ou lors d’attentats de faible ampleur au cours du XXe siècle.

Rien de cela n’équivaut cependant à ce qui s’y est passé il y a un an. Inédits par leur violence, leur ampleur et les intentions sous-jacentes, les événements du 6 janvier ont généré un glissement qui n’a pas de précédent dans l’histoire contemporaine de la République.

D’abord, l’un des deux partis au pouvoir est entré dans un univers parallèle, confirmant l’emprise de l’ancien président. Le leadership républicain a embrassé le révisionnisme historique minimisant sciemment les événements — un assaut sur une enceinte législative !

Or, la condamnation des émeutiers n’a de valeur que si l’imputabilité de tous les acteurs est établie, de manière à rétablir un « système de sécurité mutuelle », pour reprendre les termes de Robert Dahl, socle de l’État de droit. Les fissures ont atteint les fondations de l’édifice.

Des élections dans l’année

Ensuite, 2022 sera définie par des primaires et des élections générales fédérées et au fédéral. Le système électoral subit toutefois des coups de boutoir constants. En 2021, 19 États ont adopté 34 lois restreignant l’accès au vote, selon le recensement du Brennan Center — une année record en une décennie.

L’année 2022 n’en est qu’à son huitième jour, et déjà 13 nouveaux projets de loi ont été déposés dans 4 États. Ce qui change est la politisation de l’encadrement des élections, du décompte et du dépouillement judiciaire des voix avec des lois permettant les interférences partisanes. Pour le Brennan Center, ceci représente « une menace sérieuse pour 2022 ».

En effet, même si nombre de plateformes de réseaux sociaux ont fermé des comptes incendiaires et que les voix les plus vindicatives sont un peu moins audibles, le calme relatif est illusoire.

 

Ce que confirme le Digital Forensic Research Lab : les plus radicaux ont pris le maquis, s’effaçant de l’espace public national au profit de dossiers locaux — notamment les écoles, nouveau terrain de jeu des guerres culturelles — soutenus en cela par les caciques du Grand Old Party.

Un portrait inquiétant

 

Plus encore, le Chicago Project on Security and Threats, mené par Robert Pape, établit un portrait inquiétant de cette évolution. En traçant le profil des émeutiers du 6 janvier, l’équipe de Pape mesure la nature et l’implantation de ce mouvement dans la société américaine. Si pour près de 24 % des adultes (deux tiers des républicains), l’élection a été volée, le chercheur estime qu’ils sont 21 millions à considérer que, pour cette raison, le recours à la force est nécessaire.

Cette frange inquiète Pape, car 8 millions d’entre eux possèdent des armes, 6 millions soutiennent des groupes d’extrême droite, et 4 millions ont une expérience militaire.

La recherche montre que, loin d’être un assemblage de groupes d’extrême droite, il s’agit d’un mouvement politique réparti sur tout le territoire, avec la violence en son centre et la « théorie du grand remplacement » pour moteur (théorie affirmant que le Parti démocrate chercherait à remplacer l’électorat actuel par des immigrants, qui lui seraient plus favorables).

Face à l’augmentation de la violence d’extrême droite et des crimes haineux (bien documentée par le Southern Poverty Law Center), le Armed Conflict Location and Event Data Project et la Bridging Divides Initiative, de Princeton, ont lancé le US Crisis Monitor pour évaluer en temps réel la violence politique. Leur bilan est inquiétant : les manifestations de droite sont plus violentes. Les manifestations pro-Trump sont en hausse, (six fois) plus sujettes à être armées et se déroulent majoritairement (83 %) à proximité des enceintes législatives.

De gauche et de droite

 

Elles sont également très structurées — autour de trois groupes prépondérants : les Boogaloo Boys, les Three Percenters et les Proud Boys. Cependant, les forces de l’ordre interviennent plus fréquemment et plus violemment dans des manifestations de gauche, comme celles du mouvement Black Lives Matter, que lors de manifestations de droite.

Il faut ajouter une composante à ce panorama : les forces armées. Si l’état-major des forces s’est présenté comme un garde-fou à la fin de l’ère Trump, il reste que cela comporte des risques. Trois anciens généraux (Eaton, Taguba et Anderson) ont d’ailleurs écrit une lettre ouverte pour souligner la proportion élevée de vétérans et de militaires parmi les émeutiers du 6 janvier.

Ils évoquent les dissensions au sein du commandement, le risque que des unités prennent le parti de Trump en 2024 et la politisation de la garde nationale.

 

En effet, sept États (l’Alaska, l’Iowa, l’Oklahoma, le Mississippi, le Nebraska, le Texas et le Wyoming) s’opposent à la soumission de leur garde nationale au fédéral, arguant, comme le fait le nouveau commandant de la garde nationale d’Oklahoma (l’ancien ayant été limogé), que sauf sur ordre du président, il ne répond qu’au seul gouverneur.

Les violences

 

À ce stade, continuer à banaliser la montée de l’extrême droite pose un grand risque. Car il n’y a aucune équivalence entre les violences d’extrême droite et celles d’extrême gauche : les bases de données telles que celle du START, à l’Université du Maryland, le prouvent.

La violence d’extrême droite est simplement hors norme. Dès lors, si l’ambiance, jeudi dernier, dans la foulée du discours de Biden, était que « la démocratie a prévalu », c’est une fausse sensation de sécurité.

En effet, les recherches de Robert Pape établissent une trajectoire d’escalade permettant d’évaluer le glissement d’une société vers la violence de masse. Ses conclusions abondent dans le sens du texte publié par Thomas Homer-Dixon la semaine dernière dans le Globe and Mail : le risque d’implosion en vol est majeur et imminent. Il serait illusoire pour nous de croire au paravent frontalier : notre géographie nous a assis au sommet d’un percolateur. Lorsqu’il aura bouilli, en bas, le liquide brûlant finira par remonter jusqu’à nous.

À voir en vidéo