Réfuter Durham

Depuis la Révolution tranquille, de nombreux Québécois sont convaincus que les temps qui ont précédé ce grand réveil se résument à une pitoyable survivance ne méritant, au mieux, que notre condescendance. Le monde littéraire n’échappe pas à ce préjugé. Notre littérature d’avant 1950, sauf exception, fait sourire les esprits soi-disant modernes et celle du XIXe siècle, aux mêmes yeux, n’est même pas digne de porter ce nom. Des historiens, parfois, en parlent, mais c’est presque toujours pour souligner, du même souffle, la faiblesse de ce corpus.

Par ignorance, parce que c’est de cela qu’il s’agit, on se prive ainsi de fréquenter des œuvres qui non seulement constituent le fondement de nos lettres, mais qui sont loin, de plus, d’être dépourvues de qualités littéraires. Ces œuvres, Claude La Charité, professeur de littérature à l’Université du Québec à Rimouski, les connaît bien et les aime.

Dans L’invention de la littérature québécoise au XIXe siècle (Septentrion, 2021, 162 pages), il en présente quelques-unes avec une réjouissante maestria didactique. Le style, limpide, s’y combine avec un propos instructif d’une rare vivacité. Consacrés à de grandes figures littéraires, souvent méconnues, de cette époque, les huit chapitres de cet ouvrage nous font découvrir des personnages hauts en couleur et donnent le goût de lire des œuvres injustement oubliées.

Contrairement à une idée reçue, la littérature québécoise du XIXe siècle, explique La Charité, « se distingue par son exceptionnelle diversité, sur le plan aussi bien politique qu’esthétique ». Les conservateurs n’y manquent pas, mais les esprits libéraux non plus, les genres sont multiples et les courants littéraires — romantisme, symbolisme, Parnasse, néoclassicisme — aussi. Révélation : ce siècle, qu’on imagine plate en nos terres, est vivant !

Deux intentions, selon La Charité, sont à la source de l’invention de notre littérature : réfuter lord Durham, qui concluait en 1839 à l’inexistence de notre histoire et de notre littérature, et, sous l’influence du romantisme, cerner notre identité nationale. Il y avait, en Nouvelle-France, une littérature, celle des Cartier, Champlain et Lahontan, mais elle s’inscrivait dans le giron des lettres françaises. Le projet d’une littérature vraiment nationale naît ici au XIXe siècle, et, tout de suite, le résultat nous ressemble.

L’influence d’un livre (1837), premier roman de notre littérature, brille, comme son auteur, Philippe Aubert de Gaspé fils, par son énergie brouillonne et fanfaronne. L’histoire de ce cultivateur pauvre qui rêve de s’enrichir en se servant de la magie dit, à sa manière, quelque chose de nous, qui sommes à la fois convaincus de notre valeur et forcés de constater notre malheur.

Impudent, le jeune auteur de ce roman fera de la prison pour avoir provoqué un de ses adversaires idéologiques en duel, avant de déposer, plus tard, une bombe puante à l’Assemblée législative du Québec. Il meurt à 26 ans, probablement imbibé d’alcool. Dans la préface de son livre, il notait que la littérature n’était plus à l’heure des belles phrases et des récits divertissants, mais à celle de l’exploration du cœur humain.

En 1863, son père, un autre « vaincu de l’Histoire », ancien seigneur déchu et shérif de Québec emprisonné pour malversation, livrera, avec Les anciens Canadiens, une solide et émouvante « fiction compensatrice ». Livre à succès, ce roman présente le Régime français comme un âge d’or, dans lequel les descendants d’Européens vivaient en bonne entente avec les Autochtones, et appelle, dans le Québec conquis, à « la conciliation des contraires », écrit justement La Charité.

Parmi les auteurs qui ont l’honneur de figurer dans ce livre — les classiques Patrice Lacombe, Louis Fréchette, Laure Conan et Émile Nelligan —, deux, plus méconnus, retiennent particulièrement l’attention. Le premier, Joseph-Charles Taché, s’impose par son érudition. Médecin, journaliste et député, Taché, auteur du recueil de contes et légendes Forestiers et voyageurs (1863), rédige de savantes brochures sur une foule de sujets, notamment sur l’agriculture, et, malgré son conservatisme politique, manifeste une profonde admiration pour les Autochtones et pour leurs cultures, qu’il fréquente en ami.

Le second, l’abbé Henri-Raymond Casgrain, lui aussi auteur de légendes, qu’il considère comme « la poésie de l’histoire », sera notre premier critique littéraire. Le prêtre, note La Charité, préférait la littérature à la religion, signera des biographies d’écrivains — Marie de l’Incarnation, François-Xavier Garneau, Philippe Aubert de Gaspé — axées sur les textes, éditera Crémazie et ira seize fois en France entre 1858 et 1899.

Grâce à ces pionniers, chaleureusement présentés par Claude La Charité, si Durham revenait aujourd’hui, il devrait prendre son trou.

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