Ces maires multiculturalistes

Dans l’Ontario de ma jeunesse, la ville de Brampton était mieux connue comme le fief politique de Bill Davis. Devenu premier ministre progressiste-conservateur de la province en 1971, celui que l’on avait surnommé « Brampton Billy » incarnait la vieille tradition tory du Haut-Canada, tout comme cette ville où il avait commencé sa carrière comme avocat dans les années 1950. À partir des années 1970, l’instauration d’une politique d’immigration plus ouverte par le gouvernement fédéral de Pierre Elliott Trudeau a mené à la transformation de Brampton, en l’espace de quelques décennies, en une vaste banlieue multiculturelle où la deuxième langue parlée après l’anglais est le pendjabi et où les gurdwaras, les mandirs et les mosquées prolifèrent.

Située au nord-ouest de Toronto, Brampton est devenue la neuvième plus grande ville au Canada, avec une population de plus de 600 000 personnes — dépassant ainsi les villes de Québec, de Laval et de Gatineau. À son rythme de croissance actuel, Brampton devrait compter plus d’un million d’habitants en 2030. Des milliers de nouveaux arrivants en provenance de l’Asie du Sud choisissent de s’y installer chaque année afin de profiter d’un milieu culturel où ils se sentent à l’aise. En effet, les communautés sikhes, hindoues et musulmanes comptent maintenant pour près de 40 % de la population de la ville.

Ce n’est donc pas un mystère si le maire de Brampton, Patrick Brown, s’est élevé la semaine dernière pour dénoncer la loi 21 et pour demander à une centaine de ses homologues à travers le Canada de contribuer au financement de la contestation judiciaire que mène contre cette loi une coalition de groupes, dont l’Organisation mondiale des sikhs du Canada. Il s’agit d’une simple question de survie politique au moment où M. Brown s’apprête à lancer sa campagne en vue des élections municipales qui auront lieu en Ontario en automne prochain.

Nul ne doute de la sincérité de la plupart des politiciens municipaux au Canada anglais qui se sont joints à la cause de M. Brown au cours des derniers jours. La loi 21 heurte profondément l’image qu’ils ont de leur pays, où le multiculturalisme est considéré comme une valeur fondamentale et où la laïcité demeure une notion étrangère aux mœurs et coutumes de la société. Mais on ne peut pas non plus nier le calcul politique qui a mené beaucoup de maires et de conseillers municipaux à se prononcer contre la loi 21 dans les jours qui ont suivi la réaffectation d’une enseignante portant le hidjab par la Commission scolaire Western Québec.

L’occasion était trop belle pour que des politiciens aussi astucieux que M. Brown puissent résister à la tentation de se faire du capital auprès de leurs propres électorats multiculturels. C’est ainsi que les maires et les mairesses de Toronto, de Mississauga, de Calgary, de Markham, de Hamilton, de Winnipeg, de Vancouver et de Guelph se sont tous prononcés haut et fort contre la loi 21.

Mardi, le conseil de la Ville de London en Ontario — où quatre membres d’une famille musulmane ont été tués en juin dernier par un automobiliste qui les avait ciblés en raison de leur religion — a aussi adopté une motion unanime pour dénoncer la loi 21. Le même conseil a voté à 13 contre 2 pour suivre l’exemple de Brampton en contribuant à la hauteur de 100 000 $ pour soutenir les contestataires de cette loi que le maire londonien, Ed Holder, a décrite comme « odieuse » et « l’antithèse de tout ce que nous représentons ». Pour sa part, le maire torontois, John Tory, s’est défendu de se mêler de la politique québécoise après que le conseil municipal de sa métropole ait voté à 25 contre 0 pour condamner la loi 21. « Cette loi diminue les droits protégés par la Charte canadienne des droits et libertés et va à l’encontre des valeurs des Torontois et des Canadiens, a-t-il dit. Ce n’est pas qu’un enjeu québécois. Il s’agit d’un enjeu national qui touche les droits de tous les Canadiens. »

La mobilisation des villes canadiennes-anglaises contre la loi 21 ne serait pas étrangère à la volte-face du chef du Nouveau Parti démocratique (NPD), Jagmeet Singh, liée à une intervention du gouvernement fédéral dans ce dossier. Après avoir entretenu l’ambiguïté totale sur cette question depuis l’adoption de cette loi en 2019, voilà que M. Singh somme maintenant le premier ministre Justin Trudeau de soutenir « ces 3 millions de Québécois qui s’opposent à cette loi, qui s’opposent à la discrimination » en participant à la contestation judiciaire portée actuellement devant la Cour d’appel du Québec. M. Singh a déjà représenté Brampton à l’Assemblée législative de l’Ontario. Son sort en tant que chef du NPD fédéral dépend de sa capacité à attirer les électeurs en milieu urbain. Rappelons que le NPD n’a gagné aucune circonscription dans la région torontoise lors des élections fédérales en septembre dernier. Ce n’est pas en faisant fi du consensus des maires de la région en ce qui concerne la loi 21 qu’il saura renverser cette tendance.

Les libéraux de M. Trudeau l’ont emporté dans quatre circonscriptions fédérales qui comptent Brampton. C’est l’une des raisons pour lesquelles ce gouvernement sera contraint de se joindre à la lutte juridique contre la loi 21 lorsque cette dernière se rendra en Cour suprême du Canada. Le Canada multiculturel, qui est le legs du père Trudeau, n’acceptera rien de moins.

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