Le désarroi de Noël

Une confidence, d’abord : j’adore Noël, de loin ma fête préférée. J’aime l’ambiance qui s’installe, début décembre, avec les sapins décorés dans les maisons et les lumières dans les villes et villages. Il fait froid, le soleil s’efface trop tôt, l’année tire à sa fin et, fatigués, nous aspirons au repos. Noël incarne cette trêve réconfortante et possiblement joyeuse.

Je m’accommode de la mièvrerie qui l’accompagne. J’écoute avec plaisir les chansonnettes de Noël ; elles me consolent des duretés de l’existence. Je me complais même dans l’écoute des bluettes cinématographiques racontant des romances enguirlandées. Tout ça me rassérène.

Je veux, toutefois, plus et mieux. Fête de la naissance, donc des promesses, et, pour les chrétiens, de la nouvelle alliance avec Dieu, Noël porte une charge symbolique trop forte pour se contenter d’expressions superficielles. La littérature vient alors à ma rescousse, en révélant la profondeur humaine de l’événement.

Peut-on trouver une illustration plus puissante de l’indifférence et de la cruauté des humains que La petite fille aux allumettes (1845), ce bouleversant conte du Danois Hans Christian Andersen, qui n’a d’égal, peut-être, que L’Enfant Jésus (1893), de Rainer Maria Rilke ? Au Québec, les doux contes de Louis Fréchette, réunis dans La Noël au Canada (1900), « Petite Pauline », notamment, brillent par leur raffinement exquis.

Dans le monde contemporain, toutefois, la veine des contes de Noël relevés semble s’être tarie. Il y a bien quelques réussites récentes. Les Contes de Noël pour les petits et les grands (Québec Amérique, 2011), de la romancière Micheline Duff, sont charmants et font entendre une belle petite musique, mais restent un peu trop gentillets pour faire forte impression.

Dans un registre plus social, L’éclipse de Noël, un beau conte de l’écrivain Jacques Côté, publié dans La Presse en 2003 et malheureusement devenu difficile à trouver depuis, s’impose comme un morceau de qualité. S’adressant à sa fille
Rose, alors très jeune, Côté évoque un des Noëls les plus pénibles de sa jeunesse, à la fin des années 1960.

Son père et sa mère viennent d’être congédiés pour activités syndicales. La vie est dure. La famille cherche les cennes dans les interstices du sofa pour pouvoir acheter de la nourriture. La solidarité syndicale vient mettre un baume sur la plaie en fournissant sapin et dinde. « N’oublie pas que quelque part dans le temps, mon amour, tu es issue de la pauvreté et que ton devoir est d’être solidaire. Ne détourne jamais ton regard », écrit Côté à sa fille en guise de morale.

Le conte de Côté est d’autant plus précieux qu’il est une rareté. De nos jours, en effet, sous l’influence du sentimentalisme consumériste américain, l’imaginaire québécois de Noël a presque toujours le goût d’une bûche des Fêtes trop sucrée et ses manifestations littéraires, de plus, sont peu fréquentes.

Cette année, sur fond de Noël covidien, la romancière populaire Mylène Gilbert-Dumas s’aventure dans cette voie trop peu fréquentée avec Noël à Kingscroft (VLB, 2021, 178 pages). L’histoire est celle de Clarisse, une mère seule de six enfants de pères différents, qui s’apprête à fêter un Noël terni par les contraintes sanitaires sévères de l’an dernier qui mettent tout le monde sur les nerfs, dont le père de l’héroïne, plutôt réfractaire aux consignes gouvernementales. Un charmant voisin d’origine syrienne et de confession orthodoxe vient compléter le portrait en ouvrant la porte à la romance. Rustique et douillette, l’œuvre a certaines vertus lénitives, mais manque d’élévation spirituelle. Le Noël qu’elle raconte est doux, mais terre à terre.

La force évocatrice de Noël, qu’on le veuille ou non, tient à sa dimension religieuse. Sans cette dernière, la fête s’aplatit et se banalise. Il faut le génie, et peut-être l’âge aussi, de Denys Arcand, comme celui du poète Jules Laforgue (1860-1887) dans son Noël sceptique, pour comprendre que même l’athée a besoin du mystère religieux de Noël pour saisir la richesse humaine de l’événement.

Dans Mais où sont les neiges d’antan ?, un cantique écrit par Arcand et mis en musique par François Dompierre, en 2020, pour le concert Le chemin de Noël (Atma, 2021), conçu par le chef Bernard Labadie, le cinéaste, avec délicatesse, évoque la foi qui animait nos ancêtres et donnait sens à leur vie, tout en constatant son effacement.

Au lieu de se réjouir de cette évolution, comme le font les demi-
habiles méprisés par Blaise Pascal, Arcand médite gravement sur le désert spirituel ainsi créé. « Noëls disparus pour toujours,/Noëls de nos anciennes amours,/Qui viendra à notre secours ?/Où trouver un dernier recours ?/Notre désarroi est constant…/Mais où sont les neiges d’antan ? » écrit-il magnifiquement. Heureux ceux et celles qui trouvent de vraies réponses à ce cri de la conscience.

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