Les nouveaux envahisseurs

La levée de fonds lancée par le maire de Brampton et ex-chef du Parti conservateur de l’Ontario, Patrick Brown, pour financer la contestation de la loi québécoise sur la laïcité rappelle celle des entreprises du Canada anglais qui avait permis à des dizaines de milliers de fédéralistes venus des quatre coins du pays d’investir le centre-ville de Montréal à trois jours du référendum de 1995, en violation des dispositions de la Loi sur la consultation populaire.

Dans les deux cas, il s’agissait de remettre « la Belle Province » dans le droit chemin. La différence est que les envahisseurs de 1995 venaient clamer leur prétendu amour du Québec, alors que les opposants à la loi 21 l’accusent de racisme. Cela a au moins le mérite de la franchise.

Que l’embauche et la mutation à d’autres fonctions de l’enseignante Fatemeh Anvari pour cause de port du voile soit ou non un coup monté par la Commission scolaire Western Québec n’a pas vraiment d’importance. Un jour ou l’autre, on allait bien trouver une façon d’illustrer toute l’iniquité de cette horrible loi.

En 1995, des fédéralistes s’étaient inquiétés des conséquences de l’intrusion du Canada anglais dans un débat qu’il appartenait aux Québécois seuls de trancher. On ne saura jamais dans quelle mesure le « love-in » a pu jouer un rôle dans le résultat du référendum, mais plusieurs en ont conservé un goût amer.

À Ottawa comme chez les fédéralistes du Québec, l’appel de M. Brown, auquel des villes comme Toronto et Calgary ont répondu avec enthousiasme, soulève les mêmes craintes. L’ex-sénateur et ex-éditorialiste en chef de La Presse, André Pratte, les a très bien exprimées dans un texte paru dans le National Post.

Selon lui, le Canada anglais est tombé tête première dans le piège séparatiste. Comme toujours lorsqu’il se sent attaqué, le Québec fait bloc derrière son gouvernement, quel qu’il soit. Et si jamais la Cour suprême invalide la loi 21, « la colère et la frustration au Québec vont atteindre des niveaux de frustration qu’on n’a pas vus depuis l’échec de l’accord du lac Meech », écrit M. Pratte.

Dire que la foi fédéraliste du premier ministre Legault demeure suspecte serait un euphémisme. Ceux qui craignent qu’il soit demeuré fidèle à ses convictions indépendantistes d’antan et qu’il attende simplement le moment propice pour sortir du placard sont aussi nombreux que ceux qui le souhaitent. Cela fait beaucoup de monde.

Si une occasion se présentait, peut-on vraiment croire qu’il imiterait Robert Bourassa, qui s’était employé à saboter l’occasion que constituait le rejet de l’accord du lac Meech, plutôt que de profiter d’un moment où la souveraineté n’avait jamais bénéficié d’un appui aussi fort ? Au Canada anglais, on semble toutefois convaincu que les Québécois n’oseront plus relever la tête. Au pire, ils s’écraseront une troisième fois.

Invité à la table éditoriale du Devoir jeudi, Gabriel Nadeau-Dubois a convenu que la loi 21 pourrait être à l’origine d’une nouvelle crise constitutionnelle, mais il ne croit pas qu’elle puisse constituer un tremplin pour les indépendantistes, dans la mesure où elle envoie aux immigrants le message qu’ils ne sont pas les bienvenus au Québec.

C’est également la raison pour laquelle Jacques Parizeau s’était opposé à la charte de la laïcité du gouvernement Marois. Selon lui, elle aurait eu pour résultat de précipiter les immigrants dans les bras du gouvernement fédéral, qu’ils perçoivent comme le défenseur de leurs droits.

Le soir du référendum, M. Parizeau avait déploré de la façon que l’on sait l’appui massif que les allophones avaient donné au camp du Non, mais il voyait très bien qu’ils allaient constituer une proportion grandissante de la population québécoise et qu’il ne fallait pas faire exprès de se les mettre à dos. Rien ne dit que M. Legault ne serait pas en mesure de convaincre plus de francophones de voter Oui qu’en 1995, mais il vaut toujours mieux additionner que soustraire.

Il est vrai qu’un bon nombre de musulmans qui ont fui les excès de l’islamisme ont applaudi à la loi 21, mais il est illusoire de penser que le Québec est en mesure de contrer l’image d’intolérance que le Canada anglais s’emploie continuellement à lui attacher.

L’élargissement du débat sur la loi 21 place néanmoins Québec solidaire dans une situation délicate. Il se présente comme un parti indépendantiste, mais il participe malgré lui à cette entreprise de dénigrement, puisqu’il s’oppose à la loi pour les mêmes raisons que celles des nouveaux envahisseurs. Si jamais il devait y avoir un autre référendum, la coexistence au sein du comité du Oui ne serait pas facile, c’est le moins qu’on puisse dire.

P.-S. Cette chronique reviendra le 11 janvier. Joyeux Noël (malgré tout) à tous.

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