Vos puits de lumière

Ce que j’aime dans cette image, c’est la poésie contenue dans l’idée du retournement ; ce qui devrait nous avaler (le puits) se place en fait en surplomb, provoquant dans nos esprits cette rencontre improbable entre le fond et le ciel. Un puits de lumière, c’est ce jour qui fait irruption au milieu des matériaux durs, ce morceau d’irrégularité qui jaillit comme une bonne nouvelle. Bien sûr, il est difficile à entretenir. Il paraît souvent comme une fantaisie, comme un « inutile » dont on pourrait bien se passer. Il coulera probablement, engloutira des budgets qui auraient pu servir à du plus pragmatique.

Et pourtant, quand la vie nous cloue au lit, au plancher ou au fond des puits, ce sont ces fantaisies qui, précisément, nous soutiennent. Leonard Cohen, avec son image de cette« faille qui laisse entrer la lumière », avait bien saisi la nécessité de ces brisures dans nos existences.

Début novembre, je participais à une journée de développement professionnel sur la santé mentale des soignants, aux côtés des pertinents Charles-Antoine Barbeau-Meunier, sociologue et médecin résident en psychiatrie, Jacques Quintin, philosophe et professeur titulaire à la Facultéde médecine et des soins de la santé de l’Université de Sherbrooke et Déborah Ummel, psychologue et professeure à la Faculté de psychoéducation de l’Université de Sherbrooke.

Avec les participants, nous avons évoqué combien les structures actuelles de soins pouvaient engendrer diverses souffrances éthiques chez ceux qui souhaitaient échapper à la logique de productivité dominante. Cette culture, qui favorise ce que le philosophe Ivan Illich nommait« la contre-productivité paradoxale »,mène à l’établissement de normes de plus en plus éloignées d’une forme de communication efficiente génératrice de sens. En découle parfois l’application de protocoles susceptibles de devenir absurdes, devant des situations profondément complexes, singulières, résistantes à la standardisation. C’est dans ces situations que le système en vient à « contre-produire » ce à quoi il est pourtant destiné — le « prendre soin » —, en créant plutôt de la souffrance.

Les « puits de lumière », alors, reposent sur les dispositions humanistes d’individus qui oseront créer des brèches dans les matériaux lisses des protocoles administratifs, tout en en assumant seuls les risques. Nous sommes dans Ken Loach ou chez les frères Dardenne : ce qui nous apparaît comme ce qui devrait être le socle sur lequel s’enracineraient les fondements du système de soins est malheureusement souvent réduit à « ce qui y échappe » ou à « ce qui y résiste ».

Heureusement, il en existe encore, intra- et extra-muros, de ces puits de lumière. Vous en avez d’ailleurs empli ma boîte courriel.

Afin de clore cette série de novembre, je réverbère vers vous cette liste tout inspirée de vos récits, qui pourrait faire office de luminothérapie, afin de tenir, ensemble, jusqu’au solstice.

La nature qui sauve

 

Il y a la forêt boréale de Sophie, celle qui a encaissé les deuils de Sylvie, cette autre qui a redonné vie à Marc, le lac qui a permis à Isabelle d’élever ses deux enfants malades, un coup de rame à la fois, le mont Royal de Caroline, le fleuve de Sébastien, qu’il retrouve assis sur ce muret de la rue des Remparts, la montagne où Esther a déposé toutes ses peurs d’une récidive, la rivière qui coule dans la vie de Jean et Pierrette, celle où Valérie a pu digérer le mot « dépression », les îles qui ont embrassé Mireille de leurs bourrasques. « Et si le sens se résumait à une salutaire contemplation de la nature. Et si le courage d’accepter son destin, c’était précisément cela : la capacité de s’abandonner à l’œuvre du temps, sans rien chercher à changer », écrit Nathalie.

Vos « Chambre-à-soi »

Pour retrouver le chemin jusqu’à vos intériorités, il y a vos ateliers (de couture pour Louise ou d’écriture pour Louis), le voilier qui survit à tout de Michel, la bibliothèque du cégep de L’Assomption pour Frans, qui s’ajoutent à tous vos camps de fortune (que l’on prononce « campe » et où il est permis de boire et de fumer, même quand on ne fume plus depuis des années).

Vos églises

 

L’abbaye de Saint-Benoît-du-Lac nommée par tant d’entre vous, celle de Rougemont de Marie-Christine, l’église du Précieux-Sang de Saint-Hyacinthe pour Alain, la basilique Notre-Dame de Micheline ou encore la nouvelle abbaye Val Notre-Dame de Michel et Jacqueline.

Vos improbables

 

Les cimetières apaisent Alain, Colette et Jean-François. La contemplation de l’idée de la mort facilite un certain accès à cette impermanence de la beauté du monde.

Vos histoires

 

Du côté des histoires qui luisent au fond des puits, il y a ceci, du Regroupement des ressources alternatives en santé mentale.

Vos visages

 

Puis, cette petite perle de douceur, en congruence avec la pensée du philosophe Emmanuel Levinas, la page Facebook de Stéphane Boily qui photographie des itinérants en échange de dix dollars.

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