Une course à obstacles

Les chiffres indiquent cette tendance depuis la première vague de la pandémie : l’exposition à la COVID-19 suit des lignes de fracture sociales claires. Les bas salariés, les gens qui habitent les quartiers densément peuplés, enclavés, où les logements sont exigus et où les espaces verts manquent, contractent davantage la maladie.

Dans les secteurs défavorisés de la ville, la Direction de santé publique de Montréal constatait déjà en 2020 qu’on retrouvait 2,5 fois plus de cas que dans les secteurs les plus favorisés.

Depuis bientôt deux ans, donc, non seulement les inégalités face au virus, et les causes de ces inégalités, sont bien connues, mais elles ont été abondamment quantifiées, ici comme ailleurs. Si bien que cette notion fait désormais partie du sens commun. Les inégalités en santé exacerbées par la pandémie ont été intégrées à notre grammaire politique. Elles n’ont cependant pas été corrigées.

De récentes données publiées par la Direction de santé publique de Montréal indiquent que ces inégalités se sont maintenues au fil du temps, et qu’elles se creusent encore lors de chaque recrudescence de transmission. Ainsi, depuis le printemps 2020, les décès causés par la COVID ont été deux fois plus nombreux dans les secteurs plus défavorisés de la métropole québécoise : Saint-Michel, Saint-Léonard, Rivière-des-Prairies, Pointe-aux-Trembles et Montréal-Nord.

Le sondage Immeuble à immeuble

À Montréal-Nord, justement, un rapport dévoilé vendredi entend dresser un portrait plus précis de la façon dont ces inégalités se manifestent dans la vie des citoyens de l’arrondissement depuis le début de la pandémie. Les données analysées sont issues du sondage Immeuble à immeuble, un projet de recherche lancé par les organismes Parole d’excluEs et Hoodstock.

Entre octobre et mars 2021, une équipe de jeunes issus de Montréal-Nord — qui détenaient donc une connaissance intime du contexte — ont reçu une formation sur la collecte de données et la passation de questionnaires. Ils ont ensuite frappé à 2700 portes dans le quartier, soit environ 13 % des foyers, afin de recueillir les impressions des résidents. On voulait ainsi documenter l’expérience des gens qui ont subi plus que quiconque les ravages et les contraintes imposées par la COVID, mais dont on entend trop peu les voix.

Sans surprise, les résultats indiquent que la majorité des répondants ont rencontré des difficultés supplémentaires liées au confinement, sans pour autant avoir accès à l’aide et aux ressources adéquates. Antoine Mazot-Oudin, le chercheur ayant été chargé d’analyser les données recueillies par le sondage, m’explique que, même lorsque des besoins auraient pu être comblés par les services disponibles, la distance qui s’est creusée entre les institutions et les citoyens les empêche de recourir à l’aide offerte.

Cette distance ne peut pas être comprise seulement à partir des statistiques sur la transmission du virus, et elle mérite que l’on s’y attarde. Celle-ci découle de diverses barrières, souligne Antoine Mazot-Oudin : linguistique, sociale. Ou alors de la « fracture numérique » vécue par certains résidents, c’est-à-dire un accès précaire ou restreint à la connexion Internet ou aux appareils numériques. Comme une course à obstacles qui se dresse entre les citoyens et les institutions.

Une méfiance à l’égard de la Santé publique

Or, les résultats du sondage Immeuble à immeuble indiquent que cette distance tend à alimenter une méfiance à l’égard du discours de la Santé publique — qu’il s’agisse de la vaccination ou de l’adhésion aux mesures de distanciation physique. Une méfiance, remarque Antoine Mazot-Oudin, qui ne peut pas être lue, comme il est désormais convenu de le faire, à travers le simple prisme du « complotisme ».

« Le cadrage du complotisme renvoie à une incompétence ou à de la déviance, précise le chercheur. Or, il faut inscrire cette méfiance dans des conditions sociales d’existence. Elle renvoie à des besoins sociaux. Avoir accès à un médecin de famille, par exemple. Montréal-Nord est l’un des arrondissements où le taux de résidents ayant un médecin de famille est l’un des plus bas sur l’île de Montréal. Il y a là un manque de relais avec une personne de confiance. »

Il faut aussi voir, et c’est ce que reflètent les données recueillies, que les habitants de Montréal-Nord ont subi plus durement les mesures de confinement du début de la pandémie. « Le coût social du confinement était plus important, notamment pour les gens qui ne pouvaient pas faire du télétravail ou qui vivaient dans un logement inadéquat, avec plusieurs autres personnes », explique Antoine Mazot-Oudin. C’est vrai à Montréal-Nord, mais aussi, on le devine, dans d’autres secteurs défavorisés de la métropole où les résidents ont été frappés plus durement par la pandémie.

La distance qui s’est creusée entre ces populations et les institutions, ainsi que notre incapacité à tendre le filet social sous celles et ceux qui, en situation de crise, en ont le plus besoin, témoigne de l’abandon de la mission première des services publics.

Il y a aussi un enjeu démocratique : on a laissé s’effriter le lien de confiance de certains citoyens envers les institutions parce que le coût politique de cette négligence est faible. Après tout, il est facile de passer sous silence les besoins des gens lorsqu’on ne leur donne pas l’occasion de les exprimer. Sauf que ce rapport de force pourrait bien être en train de changer.

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