Le pied de nez

On peut se réjouir à plus d’un titre de la démarche commune du Québec et de la France destinée à combattre la « culture de l’annulation » qui fait des ravages des deux côtés de l’Atlantique.

Lutter contre l’obscurantisme est assurément une excellente chose, mais il fait aussi du bien de constater qu’en dépit de la primauté accordée aux relations économiques, Québec et Paris sont encore capables d’initiatives sur un plan plus politique.

Bien entendu, ni Jean-François Roberge ni son homologue français, Jean-Michel Blanquer, n’ont fait la moindre allusion au rôle d’Ottawa dans la promotion d’un multiculturalisme militant qui dérape parfois dangereusement, mais il est difficile de ne pas voir dans leur sortie un pied de nez à Justin Trudeau.

À Paris, on n’a certainement pas oublié les bémols qu’il a mis à la défense de la liberté d’expression après l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, décapité par un islamiste tchétchène, alors que l’appui de François Legault avait été inconditionnel.

Pendant un moment, M. Trudeau avait été accueilli un peu partout comme le modèle du politicien de l’avenir et une sorte d’antidote à Donald Trump. Le président Emmanuel Macron semblait voir en lui une âme sœur qui partageait sa vision postnationaliste. Il n’est pas le seul à tomber de haut. M. Macron a déjà eu cette phrase qui s’applique très bien au premier ministre canadien. « En prétendant être humaniste, on est parfois trop laxiste. »

  

Certes, on est loin de l’époque où la tempête faisait rage de façon permanente dans le triangle Québec-Paris-Ottawa. Si la sympathie manifeste de la France pour la cause souverainiste a longtemps fait enrager le gouvernement canadien, la « non-ingérence » a de toute évidence pris le pas sur la « non-indifférence » depuis. La France était bien prête — et le serait sans doute encore — à « accompagner » le Québec sur le chemin de l’indépendance, mais quand même pas à le devancer.

Elle pourrait néanmoins lui être encore utile dans sa quête d’une plus grande autonomie, comme elle l’avait aidé à faire ses premiers pas sur la scène internationale dans les années 1960, malgré la mauvaise humeur que cela causait à Ottawa.

L’annulation du « contrat du siècle » par l’Australie à l’avantage des États-Unis a été perçue en France comme une véritable insulte faite par le monde anglo-saxon, dont le Canada fait partie. Le Québec ne pèse peut-être pas très lourd, mais il n’en demeure pas moins un coin enfoncé dans son flanc.

M. Legault semble avoir transposé à l’extérieur l’obsession économique qui l’anime à l’intérieur. Le réseau des délégations du Québec donne parfois l’impression d’avoir été transformé en une simple filiale du Québec inc., et on ne peut pas dire que la ministre des Relations internationales et de la Francophonie, Nadine Girault, cherche à avoir un profil très haut.

Le gouvernement Trudeau, qui n’hésite pas à empiéter sur les champs de compétence du Québec, ne voudra certainement pas le laisser prendre plus d’espace à l’extérieur. Inversement, un homme qui veut faire inscrire la reconnaissance de la nation québécoise dans la Constitution devrait tout naturellement souhaiter faire rayonner davantage cette nation à l’étranger. Après tout, cela aussi est une affaire de fierté.

  

Jusqu’à présent, M. Legault ne semble pas avoir cherché à appliquer au maximum la doctrine énoncée en 1965 par Paul Gérin-Lajoie selon laquelle les compétences intérieures que la Constitution reconnaît au Québec peuvent être étendues à ses relations avec l’extérieur. Il n’est cependant jamais trop tard pour bien faire.

Il fut un temps où les Sommets de la Francophonie offraient au Québec une occasion d’affirmer sa personnalité propre. Un fédéraliste comme Robert Bourassa s’y est employé aussi bien qu’un souverainiste comme Lucien Bouchard. Minée par les scandales et les luttes intestines, la Francophonie a malheureusement perdu tout son lustre.

Il y a cependant d’autres forums auxquels le Québec a accès. Jean Charest, qui n’avait rien d’un nationaliste exalté, avait su profiter des rencontres internationales sur l’environnement pour affirmer clairement ses positions, au point de les transformer en véritables foires d’empoigne où lui et Stephen Harper s’écorchaient publiquement.

M. Legault a décidé de se rendre à la COP26, qui aura lieu la semaine prochaine à Glasgow, où il claironnera sa décision de bannir toute exploitation des énergies fossiles en sol québécois. Il ne dénoncera sans doute pas ouvertement « l’énergie sale » produite dans le reste du Canada, mais la comparaison sera inévitable. Il n’a peut-être pas l’aisance de Jean Charest ni son intérêt pour les relations internationales, mais faire un pied de nez à Ottawa n’est certainement pas pour lui déplaire.

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