Pour le territoire

Il n’est pas encore 6 h du matin lorsque nous prenons la route. Marlene Hale a parcouru ce chemin des dizaines de fois. L’an dernier, cette aînée et militante wet’suwet’en qui vivait à Montréal a traversé le pays pour aller prêter main-forte à la mobilisation courageuse de ses « petits fauteurs de troubles » à Fairy Creek.

Elle parle avec beaucoup d’émotion du courage de ces militants qui, depuis août 2020, s’exposent à la matraque et aux intempéries pour empêcher la coupe de cette forêt pluviale ancienne de l’île de Vancouver. Elle se souvient d’une journée en particulier, à la fin de l’été, où les jeunes ont été aspergés de poivre de Cayenne alors qu’ils formaient un barrage pacifique sur la route.

Plusieurs d’entre eux ont été menottés, détenus pendant des heures, sans eau. Elle a vu les militants autochtones et racisés être ciblés, pris à partie. « Ce jour-là, je ne pouvais pas regarder les agents dans les yeux, j’étais trop en colère. Et si tu avais vu leur mépris pour Bill Jones. »

Bill Jones, 81 ans, est un aîné de la nation pacheedaht. Fairy Creek fait partie du territoire de ses ancêtres. Ancien travailleur de l’industrie forestière, il soutient l’occupation de Fairy Creek, malgré la position contraire du chef élu de sa nation. Marlene Hale et lui ont tissé au fil de cette lutte une relation particulière.

Marlene Hale a été très active, dès 2020, dans la mobilisation contre le pipeline Coastal GasLink en territoire wet’suwet’en. Elle sait combien la résistance s’organise à armes inégales, et combien on peut se sentir isolé lorsqu’on adopte une posture controversée dans sa communauté. C’est pour cette raison qu’elle a voulu tendre la main à Bill Jones. « La première fois que je suis entrée chez Bill, il était tellement heureux d’accueillir sous son toit une Wet’suwet’en ! »

Lorsque nous arrivons à Fairy Creek, Bill Jones nous attend depuis l’aube sous la pluie battante. Il est épuisé. Les derniers jours ont été éprouvants. Marlene propose de le raccompagner chez lui. Lorsqu’elle le reconduit à sa voiture, dans la douceur de leurs gestes, on sent l’affection profonde qui les unit. Une bienveillance mutuelle qui s’incarne aussi à travers la défense du territoire.

Les opérations de démantèlement des barrages ont repris, pour une troisième journée depuis le retour en vigueur de l’injonction. À l’entrée de la route, là où se trouvait jusqu’à la veille le « quartier général », je rencontre Pinenut. Impliquée depuis plus d’un an, elle me dit que certains jours, cet été, des centaines de personnes se rassemblaient ici pour soutenir celles et ceux qui sont « en première ligne ». La vue du quartier général détruit l’attriste.

Pourquoi êtes-vous là ? Elle réprime un sanglot. « Pour ma petite-fille. Pour qu’elle connaisse autre chose que la destruction de la nature. » Pinenut a déjà été arrêtée, me dit-elle. « Mais je suis âgée, ils ont été extrêmement polis. Rien à voir avec ce que subissent les jeunes. »

Je rencontre Okimaw, une personne originaire de la Cowessess First Nation en Saskatchewan, qui s’implique depuis sept mois à Fairy Creek. « En juin, à Cowessess, ils ont trouvé les corps de 751 enfants sur le terrain de l’ancien pensionnat de Marieval. » Elle est retournée dans sa communauté pour commémorer cette tragédie, mais elle est revenue à Fairy Creek. À ses yeux se joue ici une lutte cruciale pour la défense du territoire, et pour la souveraineté autochtone. « Nous devrions avoir le droit de prendre des décisions relatives au territoire, de nous en occuper de la bonne façon. »

Selon Okimaw, le traitement différencié de certains militants est clair : « Lors de ma dernière arrestation, 72 personnes ont été arrêtées et seules les personnes autochtones et racisées ont été menottées. Ils m’ont attaché les pieds, m’ont transportée à l’envers… »

Du côté des corps policiers, on affirme intervenir de façon proportionnelle aux gestes posés par les militants — qui, pourtant, mènent seulement des actions non violentes. Certaines images, certaines marques laissées sur les corps font sourciller. Et la multiplication des témoignages de profilage est un rappel lugubre des racines historiques de la GRC, bras armé de l’État colonial.

Aujourd’hui, malgré le périmètre établi par les policiers au pied de la montagne, on laisse aisément passer le petit cortège de médias. On nous permet de franchir en voiture les kilomètres qui nous séparent de l’« obstacle » où une opération est en cours. C’est qu’une telle transparence est inédite ici, me dit-on.

« L’obstacle » est une structure haute de vingt pieds érigée par les militants : un trépied fait de billots de bois, sur lequel est posée une plateforme. Une militante y est allongée, un bras plongé dans un tube de métal, lui-même coulé dans un bloc béton intégré à la structure.

Pour démanteler le trépied, il faut d’abord défaire le béton, puis descendre la personne. Les policiers mettent plus d’une heure à extirper la militante. L’opération a été plus rapide que les premières fois, semble-t-il. Et surtout, plus douce. D’autres démantèlements ont été brutaux.

Lorsque la route est libérée, les policiers nous informent que tous les obstacles ont été levés. Quelques militants ayant passé la nuit sur la montagne sont toujours là, à côté de ce qu’il reste de la structure. Ils ont l’air abattus, ils sont épuisés. Les troupes ont beaucoup diminué depuis quelques jours. Il faut être fait fort pour rester là, sous la pluie d’octobre, coupés du monde, constamment surveillé.

Au fil des mois, plusieurs sont partis, traumatisés par une arrestation violente. « Mais ce n’est pas seulement la brutalité policière, remarque Marlene Hale. Tout cela s’inscrit dans le traumatisme climatique que subit cette génération de jeunes, et surtout les jeunes autochtones. » C’est là peut-être le sens profond de cette mobilisation. Face à l’inaction politique généralisée et à l’asymétrie vertigineuse des moyens, on offre son corps à la défense du territoire. Et on encaisse les coups. Comme une allégorie de la destruction de notre monde.

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