Les bonheurs de l’enseignement

J’ai reçu un nombre impressionnant de réponses à ma demande de raconter certains de ces beaux moments que l’on connaît parfois quand on pratique ce grand, ce merveilleux métier d’enseigner.

Je vous en remercie chaleureusement.

Je vais en rapporter quelques-uns aujourd’hui ; j’en conterai d’autres de temps en temps dans les prochaines chroniques. On passera cette fois de la maternelle au cégep.

Priscilla Bittar, suppléante en maternelle :

« Avant d’entrer en classe, j’aide un petit garçon à lacer ses chaussures.

Lui, tout doux : Est-ce que je peux voir ton visage ?

Moi : Tu sais quoi, quand on commencera la classe, j’enlèverai mon masque devant tout le monde, à deux mètres de vous, pour que vous voyiez de quoi j’ai l’air.

Lui, avec une étincelle dans les yeux : Et je peux voir ton sourire ?

Moi : Je te promets que je sourirai. Et le tien, je peux le voir, ton sourire ?

Il déploie alors un sourire qui dévoile des yeux affectueux, bourrés de caresses. Je craque intérieurement et je lui dis qu’il a le plus beau sourire au monde. »

Nancy Pedneault est enseignante au primaire. Elle se rappelle son enseignante au primaire, Odette, aujourd’hui décédée et qui l’a profondément marquée. « Tu t’es éteinte sans que j’aie le temps de te dire que maintenant j’enseigne, comme toi. Je suis tes traces. Chaque jour, je travaille à allumer une petite lumière dans les yeux de mes élèves, comme tu l’as fait avec moi et bien d’autres jeunes. Je me plais à penser que j’ai un peu de ta couleur, de ta passion. »

Mychelle Langlois, enseignante en première année, me parle si tendrement de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture chez les élèves. Elle termine en disant : « Mais je crois que ce qui m’émeut le plus, c’est lorsque, début novembre pour certains, ils viennent s’installer à mes côtés pour me lire leurs premiers mots ou premières phrases en déposant, comme pris d’un vertige, leur petite main sur la mienne. »

Léo-Paul Desaulniers enseigne cette année-là en 1re et 2e secondaire à des chômeurs au parcours scolaire souvent bref et difficile, mais qui veulent terminer leur 5e secondaire. C’est le moment de la première épreuve notée. « Le dernier à me remettre sa copie, un camionneur, la quarantaine solide, me dit sans autre détour : “Monsieur, je ne sais quasiment pas écrire ; j’ai dit que j’avais fait ma sixième année pour être admis ici, mais je n’ai mêmepas fini ma troisième ; donnez-moi une chance, vous allez voir que je vais apprendre.”

Je sais que j’ai calculé sa note avec charité, cette fois-là.

Les semaines suivantes, je l’ai peut-être encouragé, en faisant semblant de rien. Et puis il a rejoint le peloton. Et je me rappelle qu’à la fin du trimestre, il était devenu l’un des meilleurs de la classe (de ceux qui restaient, car il y en avait un bon tiers qui avait abandonné au fil des semaines).

Un an plus tard, le téléphone sonne chez moi : c’était mon ex-analphabète qui appelait pour me dire qu’il avait réussi sa 5e secondaire. Il voulait me remercier. Il ajoute : “Je vais entrer au cégep en septembre, en même temps que mon garçon le plus vieux.”

Il y a de cela la moitié d’une vie maintenant, mais dans mon âme il brûle encore, ce propos d’un homme fier. »

Michal Vaïs me raconte : « M. Georges Charlez, d’origine suisse, était professeur de français oral au Baron Byng High School, une école secondaire anglophone dans le Mile-End à Montréal. Francophone originaire de Tunisie, et insatisfait des cours de français écrits du high school, que je trouvais trop primaires, je me suis inscrit au cours de M. Charlez (1961-1962). Cela m’a permis de commencer à me défaire de mon gros accent nord-africain pour me faire mieux comprendre au Québec, et surtout de créer, grâce aux encouragements de M. Charlez, le premier journal en français dans un high school anglais à Montréal, le French Cancan. Avec mes collaboratrices, j’ai vendu dans les couloirs de l’école notre journal, qui a connu plusieurs numéros. Une journaliste du Petit Journal est même venue faire un reportage sur nous. »

Antoine est alors élève en 5e secondaire. Son enseignante de mathématiques l’a profondément marqué : ex-ingénieure, passionnée, insufflant la passion des maths à ses élèves. Mais aussi, comme lui, elle est bègue. « Vous pouvez imaginer l’admiration qu’éprouve un jeune étudiant quand sa prof éprouve les mêmes difficultés que lui, mais qu’elle se lève tous les matins pour venir parler devant une classe, jour après jour, année après année. Et qu’à la cérémonie de remise des diplômes, dans une salle Wilfrid-Pelletier comble, elle prononce un discours pour remettre les prix de mathématiques. J’y pense encore souvent, même presque 10 ans plus tard. »

Benoît Dumais, professeur de littérature au cégep. « Depuis quelques années, des élèves à qui j’ai enseigné sont devenus eux aussi professeurs au cégep. Lorsque je les croise dans leur nouvelle fonction, c’est toujours un plaisir de discuter de leur parcours. Il y a quelques années, l’un d’eux m’a avoué être devenu enseignant au collégial pour être un individu qui change des vies comme j’ai changé la sienne ! »

Merci encore pour ces beaux témoignages. Je suis persuadé que, comme à moi, ils ont fait chaud au cœur à plusieurs.

Si un jour un appel est lancé aux journalistes et aux chroniqueurs pour qu’ils racontent leur plus beau moment en carrière, je sais ce que je répondrai…

À voir en vidéo