Fierté 101

« Un cours axé sur comment être un bon citoyen […] ne peut qu’être bénéfique — avec, bien sûr, une petite saveur chauvine : histoire, culture, fierté québécoises. » C’est ainsi que la vice-première ministre Geneviève Guilbault a décrit mardi, à Radio-Canada, le futur cours de culture et de citoyenneté québécoises évoqué dans le discours d’ouverture de François Legault. Chauvin, faut-il le rappeler, signifie « qui a ou manifeste un patriotisme excessif, aveugle, intransigeant ou agressif ». Est-ce là la « valeur commune » que l’on cherchera à inculquer aux enfants dans le cours qui remplacera le cours d’éthique et de culture religieuse ?

On sentait mardi une préoccupation pour la formation identitaire de la jeunesse dans le discours caquiste. Le monde change, une bonne partie des nouvelles générations n’ont pas le même rapport au nationalisme que la base électorale de François Legault et on cherche à corriger le tir. Le premier ministre parle de protéger le patrimoine architectural, de rattraper le salaire moyen de l’Ontario et d’instaurer ce cours pour générer des sources additionnelles de « fierté ». Par les solutions proposées à ce soi-disant déficit de patriotisme, on montre à quel point on aborde cette différence générationnelle par la caricature.

Pendant qu’on cherche à générer de l’enthousiasme nationaliste, je suis entourée de jeunes adultes qui se demandent ce que ça signifie d’envisager la parentalité alors que les forêts brûlent, qu’aucun dirigeant ne semble prêt à s’attaquer de front à la crise climatique, que cette pandémie ne sera certainement pas la dernière, que le système de santé et les services sociaux ainsi que les écoles et les garderies s’écroulent, que le coût de la vie augmente, que les loyers explosent et que la propriété devient de plus en plus inaccessible, que les riches sont plus riches et que le filet social s’effrite, que les mouvements d’extrême droite se solidifient, que les frontières se resserrent et que les gens qui se battent contre les inégalités sociales font face à de plus en plus de violence, en ligne comme dans la rue.

Il n’y a rien, dans ces préoccupations, de particulièrement pro-Québec ou anti-Québec, ou pro-Canada ou anti-Canada. Les jeunes d’ici qui les partagent ne sont certainement pas seuls au monde, d’ailleurs. Souhaiter protéger ses enfants est un réflexe universel. De plus en plus de gens sont incertains de vivre dans un monde qui leur permettra de le faire.Il faudrait prendre acte que nous en sommes là. Mais non.

On continue de ne parler que de fierté dans la construction de l’identité citoyenne, alors qu’on devrait urgemment parler de confiance — envers les institutions, la société, ses pairs, le monde. Et la confiance, on le sait, est toujours conditionnelle. Elle se construit grâce à une attention bienveillante et constante, se brise à cause de la négligence et se répare avec l’honnêteté.

Lorsque la confiance envers l’État est rompue, la logique nationaliste diagnostique un problème de fierté, un déficit identitaire. On se demande s’il ne faudrait pas mettre plus de drapeaux dans nos écoles, s’assurer que leurs bâtiments soient plus « beaux », mieux y enseigner l’histoire de la Nouvelle-France, en sortir les femmes qui portent le hidjab et ces hurluberlus qui parlent de territoires autochtones non cédés. Il faudrait plutôt comprendre que la « fierté », ou, mieux, le sentiment d’appartenance, est nécessairement liée au sentiment de sécurité face au présent et à l’avenir, à la conviction que les institutions desservent le bien commun et que ce « commun » nous inclut. Aucun drapeau, aucun hymne national d’aucun pays, aucun cours de fierté 101 ne peut faire marcher un enfant la tête haute s’il vit de l’intimidation à l’école et que la pénurie de main-d’œuvre affecte son expérience d’apprentissage, et donc sa confiance envers les adultes, les institutions, sa société.

On brandit souvent le spectre des jeunes qui ne se sentent pas Québécois alors qu’ils ont vécu ici toute leur vie. On n’a visiblement jamais pris le temps de les écouter. On comprendrait que ces personnes ont la plupart du temps acquis une expérience intime de la violence d’État. Elles ont été exclues à l’école ou marginalisées par les cursus scolaires, harcelées par la police, ou ont fait l’objet d’un signalement abusif à la DPJ ; elles ont été négligées à l’hôpital ou ont subi la discrimination à l’emploi ; ont peiné à décrocher un boulot dans leur domaine ou ont vu leurs parents travailler d’arrache-pied pour des salaires de misère, souvent sous les insultes, parce qu’on a refusé de reconnaître leurs qualifications. Le gouvernement s’imagine qu’une plus grande connaissance de l’histoire et de la culture québécoises « corrigera » nécessairement les identités forgées dans ces contextes. Alors qu’il faudrait plutôt corriger les injustices des institutions publiques qui ont mené au sentiment de marginalisation.

Le problème, c’est que même nommer ces injustices et suggérer de les rectifier est trop souvent reçu comme une attaque à ladite fierté nationale — alors que c’est justement une condition du sentiment d’appartenance pour un grand nombre de citoyens. Un patriotisme qui reçoit toute critique sociale avec une levée de boucliers est donc nécessairement un cul-de-sac. Il est alors juste de le décrire comme excessif, aveugle, intransigeant et agressif.

Si seulement il y avait un mot pour décrire ce phénomène… Ah, oui ! Le chauvinisme.

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