Vivre avec le virus

Il y a enfin une bonne nouvelle dans le monde perturbé, souvent chaotique, du système de santé. À la suite de pressions du corps médical ainsi que de certaines associations communautaires, le gouvernement du Québec vient d’approuver un traitement contre la COVID-19. « À la lumière de l’augmentation du nombre de cas […] lors de la quatrième vague », dit l’avis ministériel du 8 octobre dernier, « il semble opportun d’utiliser les anticorps monoclonaux en appui aux autres mesures ».

Autre façon de dire que la campagne de vaccination touchant à sa limite, le temps est venu d’apprendre à « vivre avec le virus ». De se donner les moyens de guérir de la COVID, pas seulement de la prévenir. Si la vaccination demeure avec raison la voie privilégiée, on sait maintenant qu’il ne s’agit pas d’une solution miracle. Nous allons fort probablement continuer à tomber malades du SRAS-CoV-2, car il est impossible de l’éliminer. Malgré un choix de plus en plus vaste de vaccins, l’écart faramineux entre les pays riches et les pays pauvres rend, en fait, la suppression de la maladie quelque peu dérisoire. À quoi sert un taux de vaccination exceptionnel — plus de 80 % au Québec chez les 12 ans et plus — si, ailleurs, dans les pays à faible revenu, seulement 2,8 % de la population a reçu une dose ? Sans un haut taux de vaccination partout sur la planète, le virus continuera à se propager. Sans parler de l’incertitude qui persiste, rappelle l’OMS, quant au « degré de protection des vaccins actuels contre les variants émergents du virus ».

Alors, revenons à ces anticorps neutralisants dont plusieurs études révèlent l’efficacité. L’une d’entre elles, publiée récemment dans le New England Journal of Medicine, a montré une baisse d’hospitalisations de 70 % et une absence de décès lorsqu’une combinaison de deux anticorps (le bamlanivimab et l’etesevimab) était administrée quelques jours après le diagnostic de COVID chez des personnes à risque — c’est-à-dire les 65 ans et plus, les immunosupprimés et toute personne souffrant de comorbidité (obésité, diabète, asthme, etc.). Largement utilisé aux États-Unis, en France et en Allemagne, ce traitement est le seul, selon le dernier guide thérapeutique de l’OMS, qui a un effet bénéfique au moment où ça compte le plus : avant que les gens tombent vraiment malades. À ce titre, d’autres traitements, dont la fameuse hydroxychloroquine du Dr Raoult, le remdésivir, le lopinavir / ritonavir et l’ivermectine sont tous déconseillés. Les seuls autres traitements qui reçoivent la bénédiction de l’OMS à l’heure actuelle sont les corticostéroïdes et les inhibiteurs de récepteurs — réservés, eux, aux cas graves.

Bien que les anticorps monoclonaux doivent être administrés par perfusion intraveineuse, ce qui demande du temps et de la supervision, on voit bien l’intérêt d’un tel traitement. Comme ce traitement a été approuvé comme mesure d’urgence par la FDA aux États-Unis en novembre dernier, puis par Santé Canada peu de temps après, plusieurs se demandent pourquoi il n’a pas été disponible plus tôt.

Après avoir été chef des soins intensifs au Centre hospitalier de St. Mary, à Montréal, en février dernier, le Dr Hugo Viladevall croit qu’avec ce traitement, il aurait pu sauver quelques-uns de ses patients. Notamment une dame qui a malencontreusement contracté le virus au moment même où elle devait sortir de l’hôpital, et qui en est morte peu de temps après. Connaissant le succès clinique des anticorps monoclonaux aux États-Unis et sachant que Santé Canada les approuvait, le Dr Viladevall a immédiatement demandé à ce qu’ils soient inscrits sur la liste des traitements offerts à St. Mary. Sa demande est restée sans réponse. L’hôpital n’est toujours pas habilité à fournir ce traitement, d’ailleurs, malgré la directive ministérielle du 8 octobre, qui exige qu’on établisse « un site d’administration des anticorps monoclonaux dans au moins une installation par territoire d’établissement ».

C’est le côté moins reluisant de cette apparente « bonne nouvelle ». Selon l’information obtenue, il n’y a que le Centre universitaire de santé McGill qui à l’heure actuelle administre ledit traitement, et ceci, de façon extrêmement parcimonieuse. Pourquoi ? Difficile de le dire, car le ministère de la Santé, après avoir officialisé sa politique sur les anticorps monoclonaux, refuse d’accorder d’entrevue sur le sujet.

« Pourquoi tout ce mystère ? » dit l’immunologiste et professeur de médecine à McGill Abraham Fuks. « Le Québec a mieux administré sa campagne de vaccination que quiconque », dit-il. Pourquoi pas utiliser ce savoir-faire, une partie de ces ressources, pour faciliter maintenant l’accès aux anticorps monoclonaux ? Pourquoi pas mener une véritable campagne de promotion ?

Au contraire, on semble ici vouloir y aller à reculons. D’abord, il est difficile de comprendre pourquoi, sur un total de 9000 doses achetées par le gouvernement fédéral selon le distributeur pharmaceutique Hoffmann-La Roche, quelques centaines seulement ont été commandées par le Québec. « Pourquoi le gouvernement n’a-t-il pas cru bon de négocier un meilleur contrat ? » demande le fondateur de l’Association canadienne de santé communautaire, Samuel Herzog. L’homme d’affaires montréalais, qui milite depuis longtemps pour la distribution d’anticorps neutralisants au Québec, constate que des cliniques voulant s’approvisionner auprès du fournisseur désigné (McKesson) sont refusées, faute de stocks.

Un pas en avant, deux pas en arrière ? S’il faut certainement se réjouir du fait que le Québec compte désormais un traitement efficace dans sa lutte contre la COVID-19, on peut se demander pourquoi les avancées se font au compte-gouttes, sans beaucoup d’explication ni grands moyens.

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter : @fpelletier1

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