L’humilité

Ils se déposent comme le perlant qui refuserait de se lier au reste du discours, ces mots qui glissent sur la fenêtre de la pensée, telles de petites gouttes de pluie qui résisteraient à l’amalgame. « Humilité » est ce mot perlant de la semaine, distinct de tous les autres lus et entendus jusqu’ici. Pourquoi ce mot ?

Parce qu’il me semble à la fois celui dont notre époque manque cruellement, celui nécessaire à l’établissement de tout échange intergénérationnel et celui, surtout, auquel beaucoup de nos symptômes psychopathologiques nous invitent. Le philosophe et psychiatre Karl Jaspers, un contemporain du philosophe Heidegger et plus ou moins éclipsé dans l’histoire par ce dernier, parlait des « situations limites ». Pour lui, ces situations aux confins du supportable, qui surgissent dans nos vies (maladie, angoisse, perte et autres symptômes), offrent à l’être humain une occasion de faire l’expérience d’un autre rapport à l’existence et, possiblement, d’entrer dans une relation plus authentique avec lui-même.

Dans la pensée psychanalytique, non seulement l’angoisse est inévitable dans le développement dit « normal » de l’humain, mais elle ne constitue qu’une « porte d’entrée » vers un monde de sens cachés.

Reconnaître l’inconscient, en soi, c’est déjà faire preuve d’humilité. « Non, nous ne sommes pas entièrement en contrôle de nos pensées, de nos réactions, de notre destinée. Quelque chose, toujours, en nous-mêmes, nous échappe. »

Pas étonnant alors, si on constate la culture du dépassement de soi, du développement du plein potentiel et de la réussite à tout prix, que les questions existentielles et les approches plus psychanalytiques aient moins la cote que les techniques de « maîtrise de soi », de « gestion de nos émotions » et de « communication optimale ». On cherche des solutions rapides. On tolère mal le silence du psy. On dit « débarrassez-moi de moi, s’il vous plaît ».

Pas partout, pas tout le monde, bien sûr.

Ces jours-ci, en plus de vous lire sur les sens possibles des souffrances de la jeunesse, je poursuis des rencontres avec des groupes d’enseignants qui réfléchissent au « comment enseigner » en 2021.

Dans différents établissements d’enseignement supérieur, j’ai ce privilège de m’asseoir avec des enseignants qui, avec humilité, étalent les défis rencontrés avec des jeunes pour qui l’angoisse est telle qu’elle entrave complètement l’apprentissage.

L’anxiété de performance en tête de liste, les questions de santé mentale sont explorées d’une façon différente, du moins je l’espère. C’est-à-dire que là aussi, au lieu d’outiller, au lieu de fournir le guide pour remballer au plus vite les questions soulevées par ces symptômes, nous prenons le temps qu’il faut pour déconstruire nos présupposés, pour ressentir les malaises qui émergent, pour regarder ce qui peut loger « sous » les symptômes, pour analyser la culture dans laquelle ces symptômes se déploient. En découlent souvent de magnifiques prises de conscience, des échanges vivants et stimulants sur les aspects sociologiques, politiques, philosophiques et psychologiques du phénomène. En fin de compte, il peut en émerger la construction d’une nouvelle posture éthique et habitable qui sera personnelle à chaque enseignant.

Ce que j’apprécie de ces échanges, c’est qu’ils me permettent de me tenir dans ce lieu où les générations doivent apprendre à échanger, où les risques de crispation sont toujours bien réels, mais où les possibilités de déconstruire l’inutile et de forger du nouveau sont aussi fortement présentes.

L’humilité est la première conviée dans ces moments, puisque nous devons prendre acte de notre impuissance, de nos biais, mais surtout, de notre participation à une culture que nous dénonçons aussi, mais dans laquelle nous acceptons néanmoins de jeter la jeunesse, en la « formant au vrai monde », à l’industrie, aux réalités du marché du travail.

Se pourrait-il, alors, que cette génération-là, vulnérabilité au poing, soit en train de nous démontrer que nos systèmes axés sur la performance ont réellement atteint leurs limites ?

La souffrance comme un acte de résistance. La souffrance comme une vaste situation limite, dans une culture qui aurait peut-être fait assez de dommage. Qu’en pensez-vous ?

Appel aux récits

Ce mois-ci, racontez-moi comment vous entendez, recevez ou même vivez la jeunesse, ses souffrances et ses demandes. La vôtre, passée ou présente, celle de vos enfants ou encore celle que vos parents n’arrivent pas à saisir. nplaat@ledevoir.com

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