Vaut-il mieux avoir raison ou avoir le dernier mot?

Est-il plus important d’avoir raison ou d’avoir le dernier mot ? Les débats qui éclatent sur les réseaux sociaux tendent souvent vers la seconde réponse. Il suffit de pointer sa souris vers le premier site Web suggéré par Google qui appuie nos propos pour considérer la question comme réglée. Si le numérique en mène plusieurs à oublier dans un tiroir leur esprit critique, des enseignants pensent avoir trouvé une solution à ce problème. Et elle est loin d’être hi-tech

Des débats qui dérapent, après tout, ça existait et ça existe toujours à l’extérieur des réseaux sociaux. Le phénomène n’est pas exclusivement technologique. Il est aussi… philosophique. Des enseignants de philosophie pensent qu’injecter un peu d’empathie dans les débats aiderait un peu tout le monde à prendre le recul nécessaire pour éviter que la discussion s’emballe.

Mélissa Caron enseigne la philosophie au cégep de Granby. Elle s’inspire de la communauté de recherche philosophique créée par les professeurs américains Matthew Lipman et Ann Margaret Sharp et croit dans le rôle de l’enseignement des bases de la philosophie dès le plus jeune âge pour combattre la polarisation et l’absence des nuances dans les débats en général et sur les réseaux sociaux en particulier.

« Des combats de coqs, j’en ai vu plusieurs en classe quand j’étudiais pour devenir enseignante. Dans ces débats, il faut pouvoir distinguer un bon argument d’un mauvais. Sur les réseaux sociaux, c’est comme si on se trouvait dans la fameuse allégorie de la caverne de Platon : ce qu’on y voit est souvent une projection incomplète de la réalité », dit-elle. Tous les arguments, bons ou mauvais, se valent quand la réalité diffère d’une personne à l’autre.

La cause plutôt que les symptômes

Le hic, c’est que Facebook et Twitter s’évertuent à essayer de faire oublier qu’ils ne sont pas une image parfaite de la réalité. Même si Twitter, il faut le dire, ajoute régulièrement des outils qui alertent ses utilisateurs s’ils sont sur le point de publier un billet qui cite une source douteuse ou qui risque d’envenimer la discussion, plutôt que de la faire avancer vers un dénouement plus heureux.

Facebook, de son côté, a créé récemment un système appelé « XCheck » qui veut mieux filtrer la désinformation et les sources douteuses d’information. Il accorde toutefois une plus grande latitude dans ce que certaines personnalités publiques qui ont été certifiées par ce système peuvent faire comme déclarations sur sa plateforme.

Ça ne réglera pas tout. François Legault qui traite Gabriel Nadeau-Dubois de « woke » en plein Salon bleu serait cocasse si ce n’était aussi une manifestation éloquente de ce problème. Selon à qui on s’adresse, être « woke » prend la forme d’une qualité ou d’un défaut. Qui a raison ?

Les technologies ne peuvent offrir de réponse concluante à cette question. Leurs solutions ne peuvent que cibler les symptômes du problème qu’est la polarisation de l’opinion publique, celle qui mène depuis des mois à une augmentation des actes de violence verbale, écrite ou même physique sur Internet et jusque dans la rue.

La racine du problème peut être étudiée à l’école. Dans des cours où on discute de ce genre de choses. Les enseignants de philosophie et de sociologie raffolent de ce genre de débats. Malheureusement, leurs cours ne sont pas offerts à tous. Les établissements d’enseignement supérieur multiplient les programmes de formation qui créent d’excellents employés, mais qui négligent leur rôle de citoyen, observe Mélissa Caron.

« Les écoles n’arrêtent pas de créer de nouvelles formes de programmes techniques et spécialisés — comme des attestations d’études collégiales — qui contournent l’enseignement général. Et pourtant, c’est peut-être dans ces programmes où on en a besoin le plus. On n’a jamais autant eu besoin de réfléchir que de nos jours ! »

Et l’empathie dans tout ça ?

Il n’est pas rare, au travail, de voir des gens mal interpréter le ton d’un courriel ou d’un texto. Certains sentiments ne passent tout simplement pas aussi bien à l’écrit qu’à l’oral. L’ironie, par exemple. L’empathie la plus sincère peut parfois passer pour de la simulation, voire une forme avancée de sarcasme.

L’imbroglio finit généralement par se régler après un appel téléphonique ou au bout de quelques échanges écrits supplémentaires. C’est rarement aussi simple quand l’échange se fait dans un contexte public, comme sur le fil de commentaires suivant une publication faite sur Facebook par une personnalité connue.

C’est comme si l’empathie, justement, prenait le bord. Ça se corse avec l’apparition des émojis, des mèmes et des GIF animés, des moyens d’expression mieux compris par les jeunes internautes que par leurs aînés, constate Nellie Brière, chroniqueuse et experte en médias sociaux.

« Les zones de commentaires, peu importe où, ne sont pas un lieu où débattre. C’est un lieu de spectacle où les algorithmes filtrent les commentaires qu’on y lit pour inciter les gens à s’obstiner encore plus », dit-elle. « Les gens ne veulent pas toujours avoir raison. Tu peux vouloir appuyer l’avis d’un ami ou juste vouloir flasher… » Une bonne littératie numérique — la maîtrise des outils d’expression en ligne — évite d’être le clou de ce spectacle. Or, la littératie numérique, comme la littératie tout court, ça s’enseigne. Ça s’apprend.

Par exemple, la spécialiste des communications numériques, qui n’est pas à l’abri des débats vitrioliques sur Facebook, partage cette astuce trop peu utilisée pour calmer les dérapages sur les réseaux sociaux : bloquer les commentateurs déplacés. Tout simplement. « C’est correct de bloquer du monde. Ce n’est pas de la censure : ton compte Facebook, c’est comme ton salon. Si tout le monde faisait ça, le niveau de civilité serait rapidement relevé. »

Cela nuirait probablement au modèle d’affaires des réseaux sociaux, qui vivent de la création par leurs utilisateurs de contenu toujours plus abondant. Peu importe s’ils ont raison. Et tant qu’ils n’ont pas trouvé le dernier mot…

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