Prise d’otages

Le ministre québécois de la Santé, Christian Dubé, fait penser au héros de ces films d’action qui accepte de se constituer prisonnier pour assurer la libération d’otages susceptibles d’être exécutés si les demandes de la bande de terroristes qui les retient ne sont pas acceptées.

On ne peut pas lui reprocher d’avoir reculé face au risque que les ruptures de service dans le réseau de santé mettent en péril la santé ou même la vie des usagers. Il est plus difficile de comprendre qu’un gestionnaire aussi expérimenté n’ait pas pris la mesure de ce risque alors qu’il réitérait son ultimatum aux travailleurs qui n’étaient pas vaccinés adéquatement. D’ailleurs, même s’ils avaient obtempéré, ils n’auraient pas pu l’être à temps.

En Ontario, Doug Ford a manifestement tiré des leçonsde sa déconvenue et a demandé un portrait détaillé des répercussions d’une éventuelle suspension dans les établissements de sa province avant d’arriver à cette extrémité. Une précaution qui semble pourtant élémentaire.

Faire perdre la face à son gouvernement est une faute grave. Heureusement, nous ne sommes pas en Chine, où le ministre aurait été liquidé et où les travailleurs de la santé auraient eu le choix entre la vaccination et le camp de rééducation. Personne ne demande la démission de M. Dubé, dont le bilan est exemplaire depuis son entrée en fonction, mais on voit mal comment il pourrait se permettre une autre capitulation si la situation n’a pas changé d’ici le 15 novembre.

Si le noyau dur des antivaccins paraît irréductible, on peut espérer que les mesures annoncées pour rapatrier ceux et celles qui ont déserté le réseau ou pris leur retraite commenceront à porter leurs fruits. Il serait toutefois illusoire de croire que cela suffira à prévenir toutes les ruptures de service. Quel niveau de risque le gouvernement sera-t-il prêt à accepter pour retrouver la face ?

La vaccination obligatoire des travailleurs de la santé pose de façon dramatique la question de qui est habilité àdéterminer où se situe l’intérêt public. Selon le gouvernement Legault, la présence d’employés non vaccinés constitue une menace qui justifie l’imposition de sanctions. Les récalcitrants ont fait valoir qu’en affaiblissant davantage un réseau déjà fragile, leur absence lui ferait courir un risque encore plus grand. Ils ont eu gain de cause.

Pour la première fois depuis le début de la pandémie, ce n’est pas le virus, mais une poignée d’opposants qui a dicté sa conduite au gouvernement et qui a imposé sa vision de l’intérêt public. En réalité, ce n’est pas seulement le ministre de la Santé qui a été pris en otage, mais l’ensemble de la population.

Les récalcitrants ont trouvé des alliés dans ce bras de fer. Les divers ordres professionnels se sont rangés derrière le gouvernement en menaçant de suspendre le permis de pratique de ceux qui refusent la vaccination. En revanche, les syndicats s’apprêtaient à déposer un grief pour chaque employé non vacciné qui serait suspendu, ce qui ne pouvait que renforcer leur détermination.

Il est vrai que, contrairement aux ordres professionnels, les syndicats n’ont pas le mandat de protéger le public, alors qu’ils ont l’obligation de défendre leurs membres. Cela n’est pas nécessairement incompatible, mais ils ne devraient pas s’étonner qu’on s’interroge sur leurs motivations quand ils invoquent ensuite l’intérêt public.

Il y a quelques années, c’était « dans l’intérêt supérieur des Québécoises et des Québécois » que les syndicats prétendaient mener la lutte contre les politiques d’austérité du gouvernement Couillard. Les compressions budgétaires dans le secteur de l’éducation allaient « hypothéquer l’avenir de nos enfants », disaient-ils, invitant la population à former des « chaînes de solidarité » autour des écoles.

Si les syndicats estimaient insuffisantes les offres salariales d’un gouvernement qu’ils disaient aveuglé par son idéologie, c’était qu’elles ne permettraient pas d’attirer ou même simplement de retenir le personnel indispensable à la réussite scolaire.

La même menace planait sur le réseau de la santé. « Il y va de la sécurité et de la qualité des soins prodigués aux patients », avait lancé Régine Laurent devant le Conseil fédéral de la FIQ réuni à Lévis en mars 2015. On assistait parallèlement à « une opération de dénigrement et de dévalorisation des travailleuses et travailleurs du secteur de la santé ». Plus ça change, plus c’est pareil, comme disait l’autre.

Plus globalement, le président de la FTQ, Daniel Boyer, estimait que le Québec était « mené par des apprentis sorciers qui se plaisent à mettre des familles à la rue en tirant sur tout ce qui bouge ». Dieu merci, les syndicats veillaient au grain et n’allaient pas tolérer un tel saccage. Par contre, une prise d’otages…   

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