Quelle Europe?

Dans l’excellente série télévisée polonaise intitulée Krol (Le Roi), le héros est un boxeur juif de Varsovie qui exécute les basses œuvres d’un syndicaliste communiste qui rackette les petits commerçants du ghetto. Deux ans avant l’invasion de la Pologne, Jakub Szapiro tente de survivre dans un monde où la mafia communiste et les groupuscules fascistes se disputent le pouvoir. Lorsque l’occasion se présente pour sauver sa famille et pour fuir en Israël, il ne peut s’y résoudre. Malgré le drame qui s’annonce, il choisit ses racines, la Pologne et son histoire tragique.

Le scénario est déroutant comme l’est souvent la réalité de ces anciens pays d’Europe de l’Est, pour peu qu’on accepte de les comprendre. La « diversité » est toujours plus facile à brandir qu’à vivre. Nous en avons un exemple flagrant ces jours-ci alors que la Pologne est clouée au pilori de la bien-pensance par une technocratie convaincue de représenter la quintessence de la modernité.

Le 7 octobre dernier, le tribunal constitutionnel polonais a jugé que les articles 1 (qui promeut une Union « sans cesse plus étroite ») et 19 (relatif à la Cour de justice de l’UE) du traité de l’Union étaient contraires à la constitution polonaise. Rejetant la primauté du droit européen sur les règles adoptées démocratiquement par le peuple, le tribunal a ainsi affirmé que la Pologne entendait demeurer souveraine dans tous les domaines où elle n’avait pas délégué de pouvoirs à l’Union.

Les Polonais ne sont pas les seuls à raisonner ainsi. Plusieurs arrêts français vont dans le même sens. Le 5 mai 2020, c’est dans cet esprit que le tribunal constitutionnel allemand de Karlsruhe avait jugé la politique de « quantitative easing » de la BCE contraire aux traités européens. Ce jugement était le dernier d’une série estimant que dans l’Union européenne, le siège ultime du pouvoir ne saurait résider ailleurs que dans les nations et leurs parlements, seuls lieux véritables de la démocratie.

Il n’en fallait pas plus pour que la Commission, dont les membres n’ont de comptes à rendre à personne, menace la petite Pologne de représailles financières. Le contentieux entre Bruxelles et Varsovie n’est pas nouveau. Pas un jour sans que l’on reproche aux Polonais de trahir les « valeurs fondamentales » de l’UE en ne communiant pas, par exemple, à l’idée que les technocrates de Bruxelles se font des droits des homosexuels, de la famille et de l’État de droit.

À ces critiques souvent fondées, les Polonais et leurs amis hongrois rétorquent avec raison qu’ils ne sont pas le Texas et que pas un mot dans les traités n’oblige les États membres à avoir les mêmes lois et les mêmes conceptions en ces matières. Championne du libéralisme économique (et du « dumping fiscal » !), l’Irlande a longtemps interdit l’avortement sans que cela heurte, semble-t-il, les « valeurs » de l’UE.

Il n’en va pas de même des Polonais que l’Europe regarde de haut comme s’ils étaient une bande de bouseux retardataires qui finiront bien un jour par obéir aux diktats de la « modernité » dont Bruxelles serait le phare incontestable. Il ne viendrait pas à l’idée des technocrates du plat pays que le parcours de ces nations a quelque chose à nous apprendre et que notre « modernité » est loin de les faire rêver.

En matière de « modernité », les Hongrois et les Polonais en savent peut-être plus que nous. N’est-ce pas en son nom que les avant-gardes prolétariennes ont méprisé l’homme comme rarement dans l’histoire. Héritier de Kafka, Vaclav Havel voyait dans l’expérience du totalitarisme communiste « un miroir grossissant de la civilisation moderne en son entier ». Milan Kundera y voyait aussi, « dans une version hyperbolisée et caricaturale, les traits communs du monde moderne ». Et le romancier de citer l’« arrogance des institutions », l’« uniformisation », l’« imbécile juvénophilie » et « l’irrespect pour l’individu et pour sa vie privée ». Cela ne vous rappelle pas quelque chose ?

Tous les sondages montrent que les Polonais sont autant sinon plus attachés que les Français et les Allemands à l’Europe. Eux seuls osent d’ailleurs parler d’« Europe des nations » et de « civilisation européenne ». Ils ont vite fait de reconnaître sous le vernis progressiste une petite odeur d’empire. Comme par hasard, après Moscou, c’est au tour de Bruxelles de démoniser le patriotisme, l’identité nationale, les racines religieuses, la famille et de la culture classique. Or, ces « valeurs » autrefois qualifiées de « bourgeoises » sont celles qui ont servi de refuge aux Polonais chaque fois que le pays fut charcuté comme il le fut tant de fois dans l’histoire.

Comment reprocher aux Polonais de ne pas troquer la proie pour l’ombre et de ne pas sacrifier une identité à laquelle ils doivent leur survie pour un Graal qui ne fait plus rêver personne ? Les Québécois devraient être les premiers à comprendre que les Polonais ne souhaitent pas se retrouver un jour dans la situation où un tribunal étranger qui obéit à une autre nation décidera de certains des éléments les plus vitaux de leur identité.

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