Le Tinder des objets

Une histoire d’amour commence. Chaque objet est unique (ou presque), ce qui renforce le sentiment d’être l’élu.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une histoire d’amour commence. Chaque objet est unique (ou presque), ce qui renforce le sentiment d’être l’élu.

C’est la brocante virtuelle à perpète 24/7, la chasse au trésor qui ne vous laisse jamais de répit, le capitalisme déguisé en Fanfreluche qui a oublié de retirer ses bas résille. Vous pouvez y désirer, convoiter, comparer, vous demander si vous en avez vraiment besoin, regretter de ne pas avoir sauté sur l’occase ou négocier et faire rouler l’économie sans taxes ni emballages de plastique.

Chaque objet est unique (ou presque), ce qui renforce le sentiment d’être l’élu. À bas prix, vous participez à la bonne conscience écologique, à la seconde vie de l’utile ou l’inutile, à la renaissance de l’usure, au relooké, au recyclage, à la revalorisation de la patine. Vous donnez dans l’économie circulaire tout en ayant l’impression de sauver le patrimoine ou d’échapper à l’obsolescence programmée, surtout celle des autres.

Depuis la pandémie, comme plusieurs magasins peinent à fournir aux demandes habituelles et que les prix augmentent, le marché de seconde main a explosé mondialement. Les objets qui ont du vécu transitent à une vitesse folle, happés par notre frénésie de lampes vintage à 15 $, de commodes antiques gratuites, de sous-plats en osier à 4 $, de vieilles porcelaines anglaises à 1 $ qui prennent la poussière dans l’armoire de bois, elle-même « à donner, venez chercher ».

À la faveur d’une nouvelle maison à aménager, j’ai pu mesurer récemment l’étendue de ce marché que je fréquentais moins assidûment que ces deux derniers mois. Depuis, je suis devenue voyeuse, commerçante et cliente.

Cet été, je me suis retrouvée à payer un aspirateur (Électrolux récent) 25 $ et je suis repartie avec un mélangeur et deux théières pour le même prix. En quelques semaines, en faisant le tour des garages ou sous-sols d’amis et vide-grenier de leurs parents décédés, j’avais quatre cafetières (dont deux à capsules et une à espresso), trois aspirateurs, plusieurs services de vaisselle ancienne (mais davantage de soupières que d’assiettes), des séchoirs à cheveux, des micro-ondes, des télés, des décos de Noël et j’en passe. J’avais le choix du quasi gratuit dans l’abondance. De toute façon, j’ai toujours préféré le seconde main : objets, maisons, amoureux, animaux de compagnie.

Une histoire en sus

Un death boom étant à prévoir dans la foulée du fameux baby-boom, plus un seul objet usuel n’aura besoin d’être fabriqué à neuf, à part le iPhone de l’année. Tout existe certainement déjà quelque part dans la toile de fond. Il suffit de le dénicher dans ce fatras de transactions qui représentaient 27,3 milliards de dollars au Canada en 2018 (1,23 % du PIB) selon l’indice Kijiji (bit.ly/3aA6CzU). On prévoit que ce marché pourrait dépasser celui de première main dès 2030.

Chacun de ces objets raconte une histoire, cela fait partie de son charme. Et il y a des romans qui ne s’écriront jamais. J’ai acheté un service à vaisselle ancien (pour compléter les autres) chez un monsieur dans une banlieue de la seconde couronne. Dès qu’il a ouvert la porte, j’ai senti la mort me souffler au visage. Effectivement, tout était à vendre dans ce musée d’objets hétéroclites qui avaient appartenu à un jeune quinquagénaire décédé d’un lent suicide éthylique.

Et après la montée éphémère de chaque achat venait la descente, qui nous laissait déprimés, vides, seuls et impuissants

 

Son ami et liquidateur m’a raconté un drame familial digne des Soprano tout en me négociant un rouleau à pâte et une patère. J’ai fait le tour de la maison, suis repartie avec la voiture pleine d’objets qui n’avaient visiblement rendu personne heureux. Malgré quatre ou cinq services de vaisselle (dont un de Limoges), trois seaux à glace pour le champagne, les coutelleries en argent, les sculptures pompeuses à dorures dignes de Versailles et les lampes sculptées en albâtre, que de misère derrière les paravents.

J’ai toujours aimé chiner, sans arrière-pensée. Mais notre surconsommation et notre insécurité matérielle se traduisent de multiples façons dans ce marché de la dernière chance qui nous donne l’impression d’être riches à peu de frais. Cela ne limite pas forcément l’exploitation des ressources. Et combien de ces objets, après Marketplace ou Renaissance, termineront leur vie encore utile à l’écocentre, en destination de pays pauvres ou à la poubelle ? Mystère.

Éboueurs du capital

C’est dans un ouvrage anticapitaliste qui prône une décroissance de l’économie et la fin de l’entreprise, Guérir du mal de l’infini, du professeur à HEC Yves-Marie Abraham, que j’ai appris ce qu’étaient les « éboueurs du capital ». C’est en le lisant que je me suis mise à m’interroger sur le marché de seconde main, une déclinaison ou une externalité du marché neuf considérant la somme d’objets aberrante qu’on y consomme.

Marketplace (et cie) n’est qu’un symptôme d’un problème bien plus vaste. « Tant que nous nous lèverons le lundi matin pour aller travailler et que nous irons le samedi suivant acheter des marchandises, aussi “vertes” et “éthiques” soient-elles, le capitalisme restera bien en place », souligne le sociologue de l’économie.

Bref, la quête d’une “consommation responsable” réduit peut-être “l’écoanxiété” de celles et ceux qui s’y adonnent, mais contribue activement à l’entretien des causes de cette anxiété

 

Concernant l’entreprise, Abraham écrit : « L’être humain n’intéresse fondamentalement cette organisation qu’à deux titres : soit en tant que producteur, soit en tant que consommateur. »

Cet essai économique met en avant des solutions à notre mode de vie actuel (ce serait l’objet d’une chronique) qui dépasse de loin les entreprises de partage ou les échanges d’objets de seconde main. Selon lui, il n’y a pas de consommation responsable possible dans les sociétés occidentales à partir du moment où chaque Canadien parmi les plus pauvres affiche une empreinte écologique de 5 hectares globaux/personne (les 10 % les plus riches : 10 hectares), alors que la biocapacité planétaire est estimée à 1,68 hectare global/personne.

Dans toute cette valse d’objets, j’ai récupéré le banc de quêteux et la berçante de mes arrière-grands-parents gaspésiens entreposés chez mon collègue Marco il y a deux ans. Ces legs pérennes ont été fabriqués au XIXe siècle et se sont rendus jusqu’à moi. Ils valent une fortune à mes yeux parce qu’ils me rappellent ce que veut dire le mot « durable », comme dans « un p’tit tour de mal de fesse dans la chaise à pépère ».

cherejoblo@ledevoir.com

Joblog | Déboulonner les mythes écolos

On se dit : on consomme trop et puis voilà les coupables !

Trois auteurs, dont deux sociologues se sont penchés sur 20 mythes liés au capitalisme dans Pour une écologie du 99 %. Frédéric Legault, Arnaud Theurillat-Cloutier et Alain Savard attaquent avec le mythe no 1 : « Le problème, c’est la surconsommation ! »

Eh bien oui. Eh bien non. Ils nous démontrent qu’en fait, le vrai problème, c’est la surproduction et l’obsolescence programmée ou symbolique. Et nos décisions de consommateurs sont déjà limitées au départ par des décisions économiques prises par de grandes entreprises.

Tout comme Yves-Marie Abraham (Guérir du mal de l’infini), les auteurs préconisent une économie du partage, favorisent l’autoproduction, la réduction du temps de travail, etc. Ils souhaitent imposer une garantie minimale de 10 ans sur tous les produits plutôt que de payer des ingénieurs à créer des défectuosités artificielles à nos objets.

J’ai bien aimé aussi le mythe no 5, « Le problème, c’est pas nous, c’est la Chine ! », que vous me resservez régulièrement lorsque j’aborde ces sujets. Il est plus facile d’ignorer que nous exportons notre pollution vers les pays producteurs.

Un ouvrage nécessaire qui change un peu des perspectives habituelles et s’attaque au point de vue du 99 % pour faire changer le 1 % détenant les ficelles du pouvoir. bit.ly/2YNtv0d

Découvert l’épicerie montréalaise en ligne Second Life. Des fruits et légumes parfois plus moches, mais tout aussi frais, des produits mal étiquetés, des pâtes mal coupées, du beurre d’amandes à la date de péremption plus courte sont livrés à votre porte. Second Life revalorise des produits alimentaires qui finiraient aux déchets. L’entreprise a détourné 339 tonnes de fruits et légumes du gaspillage alimentaire en 2020. Toute une rééducation esthétique reste à faire. bit.ly/3BGqoWr

Aimé Une maison organisée ? Oui, je le veux !, de Danielle Carignan, une organisatrice d’espaces. Empêtrés et encombrés dans le matériel, nous faisons désormais appel à des spécialistes du grand ménage. L’ouvrage commence par le délestage nécessaire pour aménager un nouvel espace de vie. Attelez-vous à l’étiquetage et aux questions vitales du genre : de combien de pots Mason vides ai-je besoin alors qu’il y en a au magasin ? Pour amateurs de Marie Kondo. Danielle Carignan fait également une réflexion sur le recyclage et la réparation, et met l’accent sur une approche plus écolo en misant sur la location, l’échange et l’emprunt. Un ouvrage utile qu’on peut prêter par la suite ! bit.ly/3BGqIV9

Parcouru Minimalisme, de Joshua Fields Millburn et Ryan Nicodemus, les deux simplicitaires dont vous pouvez suivre les aventures sur Netflix. C’est davantage un livre d’épanouissement personnel que d’écologie. Ils nous font prendre conscience que la santé, nos relations, nos passions et la contribution à la vie des autres comblent bien davantage nos besoins fondamentaux que les bébelles. Bref, si on en doutait, ils nous rappellent que le bonheur ne s’achète pas et que les Beatles avaient raison. bit.ly/3FLUE4s


 

Une version précédente de ce texte omettait d'indiquer le nom de Frédéric Legault comme l'un des auteurs de Pour une écologie du 99 %

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