La lyre orpheline

Elle est restée là, longtemps seulette dans un corridor de chaque station, sans écho, sans tempo. Désormais remplacée par cet avis : « Toutes les lyres du métro sont fermées temporairement. » Sous le sigle de l’instrument d’Hermès venaient chanter les musiciens en des temps révolus. Car depuis les débuts de la pandémie, en avril 2020, les troubadours des entrailles métropolitaines furent effacés du paysage par la Société de transport de Montréal. La situation sanitaire était critique. Longtemps, on n’allait croiser que de rares passagers masqués aux regards fuyants dans ces couloirs-là.

Reste que l’absence des musiciens du métro, au départ justifiée, s’éternise davantage qu’ailleurs. Qui les a revus depuis leur éviction ? Ils n’ont pas protesté devant l’Hôtel de ville en réclamant le droit de revenir masqués comme tout le monde, après la fin des grosses vagues. Si, à Paris, le tiers de leurs effectifs a pu reprendre du service en juin dernier, avec archets, guitares, micros et les voix plus voilées sous le masque, pourquoi pas ici ?

De nombreux artistes sont en situation précaire, même les professionnels entre deux contrats. Certains préféraient là-bas la liberté de l’espace communautaire aux négociations avec les producteurs de spectacles, d’autres testaient de nouvelles chansons auprès du public ambulant, des immigrants bouclaient leurs fins de mois en lançant des accents issus de leur terre natale. Tant de cas de figure…

Que de pertes de revenus depuis l’arrivée du virus ! Surtout au cœur du confinement, quand nul n’embauchait ces musiciens sur une scène ou pour une fête privée. Dehors, les rues désertes les envoyaient s’égosiller ailleurs, mais où ? Les plus fragiles n’ont pas su réclamer les subsides fédéraux.

J’ai croisé l’autre jour un rocker guitariste qui jouait dans plusieurs stations de l’Ouest. Il mendiait sur un coin de rue. Ça m’a fait mal au cœur. La plupart d’entre eux se sont juste évaporés de notre horizon. Et si certains demeuraient enfouis dans des tunnels plus dérobés, comme le fantôme de l’opéra ? On se prend à rêver…

Alors, tout en courant vers ma rame montréalaise, je salue la plaque orpheline avec compassion. La lyre fantôme doit bien s’ennuyer d’eux aussi.

Le désert musicaldes pas perdus

Ces musiciens-là apportaient tellement de vie dans des lieux de passage où chacun se croise sans voir l’autre. Soudain, on s’arrêtait pour verser des sous dans leurs chapeaux. Certains devenaient nos familiers, des repères, des bouées dans la mer suburbaine. Et des airs rock, pop, folk, classiques ou exotiques flottaient dans nos têtes, bientôt remplacées par le bruit des pas perdus.

Il est vrai que des voix nous écorchaient les oreilles, que d’autres entonnaient sans cesse le même refrain de bluegrass sur trois accords plaqués. Dès novembre, les Jingle Bells succédaient aux Anges dans nos campagnes jusqu’au vertige, mais l’atmosphère vibrait dans ces couloirs-là, aujourd’hui assourdis. Un joueur de flûte inca m’insufflait sa poésie sonore, un grand violoncelliste m’aura fait manquer des correspondances par la grâce de ses harmonies. À la station Place-des-Arts, des orchestres de chambre impromptus nous maintenaient nombreux cloués au sol. Rien de plus démocratique que cet art public, offert à tous ceux qui hantent leréseau. Des silhouettes parfois accablées semblaient se redresser sous une mélodie vivifiante.

Philippe Déry, aux communications de la STM, m’affirme que la Société suit les orientations des autorités de la Santé publique, recommandant pour l’heure de maintenir l’interdit. Ce qui ne l’empêcherait pas de se montrer sensible aux impacts économiques de la situation sur les artistes, comme aux retombées positives de leurs prestations sur les clients du métro en manque : « Nous avons donc amorcé une réflexion sur les conditions favorables et essentielles à un retour des musiciens dans notre réseau, et ce, tout en visant à assurer la sécurité des clients, des employés et des artistes eux-mêmes. » Dont acte ! Pour l’heure, il serait prématuré pour eux de prévoir un échéancier. « Ça traîne, ça traîne, ça traîne », soupire de son côté Claire Dellar du regroupement des Musiciens du métro et de la rue de Montréal. « Si la STM ne s’est pas encore décidée, elle ne devrait pas le faire sans doute avant l’année prochaine. Noël approche et ils sont dans les limbes. Mais l’art fait du bien. On a besoin de la musique. Comme c’est là, plusieurs de nos membres envisagent de changer de métier. »

En attendant que le vent tourne, on croit s’être habitué à tout, même au silence des lieux. Pourtant, bien des usagers des transports souterrains se demandent parfois, comme je l’ai fait : « Que sont donc devenus les musiciens du métro ? » avec la vague impression de n’apprécier jamais si bien ce qu’on a perdu.
 

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