La femme de la situation

Qu’on soit pour Valérie Plante, la mairesse de Montréal, ou décidément contre elle, tout le monde s’entend : voici une femme qui a le don de surprendre. Elle a surpris en battant Louise Harel lors de sa première élection sur la scène municipale en 2013 ; elle a surpris en remportant la course au leadership à Projet Montréal en 2016 ; elle a surpris encore une fois en gagnant le gros lot en 2017. « Trois cent soixante-quinze ans après Jeanne Mance, Montréal a enfin sa première mairesse ! » avait-elle alors lancé, plus joyeuse que jamais.

Quatre ans plus tard, la femme de 47 ans se retrouve coude à coude avec le même antagoniste, Denis Coderre. Mais cette fois, la barre est beaucoup plus haute. En 2017, Valérie Plante pouvait se contenter d’être l’anti-Denis : une femme, plus jeune, de bonne humeur, suintant la nouveauté et l’engagement communautaire plutôt que les vieilles combines et la Formule 1. Sans parler de sa carte de visite, Projet Montréal, bien implanté 12 ans après sa création. Un parti non seulement avec une « vision » de la métropole, mais un des rares, après le défunt RCM, qui fonctionne véritablement comme un parti politique, rappelle Daniel Sanger dans son livre Sauver la ville : Projet Montréal et le défi de transformer une métropole moderne (Écosociété). Un parti qui fonctionne comme il se doit : à coups de congrès et de débats d’orientation, d’associations locales et d’assemblées d’investitures.

De la Ligue d’action civique de Jean Drapeau à l’Équipe Denis Coderre — sans oublier Mélanie Joly et son Vrai changement, Balarama Hollness et son Mouvement Montréal,Marc-Antoine Desjardins et son Ralliement pour Montréal, et combien d’autres… —, toutes ces incarnations politiques ne sont finalement qu’un véhicule d’occasion cherchant « à prendre le pouvoir ».

En 2017, Valérie Plante avait donc tout pour elle. En 2021, tout en proposant un bilan très positif et en continuité avec les objectifs du parti — plus de logements sociaux, de pistes cyclables, de rayonnement culturel, sans oublier une bonne gestion de la pandémie —, l’héritière de Jeanne Mance traîne ses propres boulets : une difficulté à accepter la critique, des sautes d’humeur, une tendance à faire de la politique BCBG qui n’indisposera pas « la Chambre de commerce », des comportements qui ont suscité la grogne à l’intérieur des rangs, relate l’auteur Daniel Sanger. (Son livre est à lire autant pour son honnêteté intellectuelle que pour comprendre cette machine à mille petites pattes difficile à saisir qu’est la politique municipale.)

En fait, quatre ans après son élection, l’ultime surprise de Valérie Plante, c’est qu’elle s’est souvent montrée plus habile à gérer la Ville de Montréal qu’à gérer ses propres zouaves. Or, on s’attendait exactement au contraire. On pensait que la « fille de party » serait une bonne cheffe de parti, mais une mairesse sans trop d’envergure. Par manque d’expérience, évidemment, sans parler de la difficulté des partis de gauche de passer de grandes gueules à gestionnaires efficaces du jour au lendemain. Le défi pour quiconque aurait été considérable, mais pour une jeune femme à la tête d’un jeune parti progressiste, il était tout simplement vertigineux.

« Moi aussi, je pleurerais des fois », dit Marie Plourde, soulignant ainsi les critiques personnelles adressées à la mairesse. La conseillère de l’arrondissement du Plateau-Mont-Royal croit que l’attention indue portée au comportement de Mme Plante souligne le double standard qu’on impose aux femmes en politique. « Denis Coderre est connu pour ses saintes colères et qui lui reproche ? » Elle rappelle aussi la « formation pour femmes » dispensée aux élues de Projet Montréal en 2014 pour leur apprendre comment s’habiller et parler en public. « Il ne fallait pas s’emporter », dit-elle, sourire en coin.

Comptant seulement 24 % de mairesses dans son ensemble, le Québec n’est toujours pas une terre promise pour les femmes en politique, c’est clair. Mais si l’on porte incontestablement un regard plus sévère sur le comportement des femmes leaders, il y a aussi un certain excès de zèle qui tient aux femmes elles-mêmes. Je parle ici d’expérience, m’étant déjà aventurée sur la terre des hommes : le monde très majoritairement masculin des médias à une certaine époque.

Je connais le vertige de devoir soudainement performer sans avoir de repères ou de modèles, de devoir inventer sur place ce que c’est que d’être une femme dans une position traditionnellement masculine. Je crois que la peur de ne pas être à la hauteur, la peur de sous-performer, amène souvent une surperformance chez les femmes, notamment dans les postes de direction : un besoin de trop contrôler, des congédiements trop rapides, des critiques trop sévères. On en met trop de peur de ne pas en mettre assez. Comme Valérie Plante, les femmes passent alors pour de « gros ego », des enivrées du pouvoir, alors que le problème est ailleurs. Il est dans cette insécurité chronique qu’on retrouve encore trop souvent chez les femmes, un manque d’estime de soi camouflé sous un front de bœuf.

Après la question des agressions sexuelles, le secret le mieux gardé à l’heure actuelle est ce que vivent les femmes en politique et dans les hautes sphères.

À tant souhaiter l’égalité hommes-femmes, on oublie que c’est beaucoup plus difficile que ça en a l’air.

fpelletier@ledevoir.com

Sur Twitter : @fpelletier1

À voir en vidéo